BLAKE ET MORTIMER - L'Ouest Parisien

ENTRE RÉALITÉ ET FICTION JACOBSIENNE

Si Blake et Mortimer sont anglais, leur créateur est quant à lui belge. Et pourtant, chose incroyable : aucune histoire ne se déroule dans le plat pays ! Ils naviguent ainsi entre l'Egypte, le Japon ou l'Archipel des Açores et surtout vivent trois aventures en France, dont deux se passent dans l'ouest parisien.

Jacobs n'a réalisé aucun repérage sur place pour Le Secret de l'Espadon, ni pour le Mystère de la Grande Pyramide. Pour l'album suivant, La Marque Jaune, il fera un bref séjour à Londres en août 1952 d'où il rapportera quelques photos et surtout une documentation dont il s'inspirera pour de nombreuses cases.

L'Enigme de l'Atlantide n'a évidemment aucun repérage et c'est donc sur S.O.S. Météores que Jacobs va mettre en pratique son goût de l'hyperréalisme du détail. Il va ainsi se rendre sur place dans les Yvelines (78), en 1957, et y passer plusieurs jours afin de prendre des photos et des notes. Il logera d'ailleurs avec sa femme à Paris, dans l'hôtel Louvois qui servira de décors pour le début de l'aventure suivante : Le piège Diabolique.

Choix du décor

Jacobs a visité tous les lieux que ses personnages traversent dans l'album S.O.S. Météores : Paris, Versailles, Buc, Les Loges-en-Josas, Jouy-en-Josas, Igny, Bièvres, Massy et Palaiseau. Il va accomplir un repérage minutieux pour coller le plus à la réalité. Ainsi, lorsque Mortimer décide de refaire le trajet à pied des Arcades de Buc jusqu'aux étangs de la Geneste (planches 15 à 20), Jacobs a effectué lui-même en amont ce parcours pédestre.

C'est durant ce parcours qu'il croisera derrière une grille un gros chien qui lui aboiera dessus, ainsi qu'une vieille femme à sa fenêtre se demandant qui pouvait bien être cet étranger. Ces évènements réels seront ensuite insérés dans la bande dessinée, aux planches 16 et 17.

Parfois, la réalité force Jacobs à modifier son idée originale. Ainsi, le trajet de Mortimer devait initialement le conduire par Les Loges-en-Josas. Or, un sens interdit empêchait le taxi d'y passer. Qu'à cela ne tienne, Jacobs qui trouvait le secteur de Buc plus approprié à l'histoire opte finalement pour cette option afin d'y planter son décor.

Jacobs prend le train

Toujours soucieux que son horlogerie tourne à la perfection, Jacobs a chronométré la course-poursuite entre Blake et Sharkey de Jouy-en-Josas jusqu'à la station parisienne de Port-Royal (planches 31 à 37) en empruntant notamment le train.

Pendant plusieurs jours, il a ainsi voyagé sur la ligne de Sceaux, trajet qu'il a effectué à pied, en train et en voiture afin de vérifier que tout était crédible et réaliser les nombreux repérages nécessaires à cette folle course-poursuite. Du grand art !

Le Shape

Pour parfaire son histoire, Jacobs utilise le siège de l'OTAN en France, appelé également le SHAPE (Supreme Headquarters Allied Powers in Europe), qui sera présent dans l'ouest parisien de juillet 1951 au 30 mars 1967, au Camp Voluceau à Rocquencourt. Puis, suite au retrait de la France de l'OTAN, il déménagera en Belgique. Jacobs s'y rendra en voiture, accompagné de Nicolas Goujon (un scénariste français) qui prendra des photos du lieu, devant le regard menaçant des gardes, les prenant certainement pour des espions à la solde de l'est.

La Roche-Guyon

Pour le deuxième album se passant en France, Jacobs dérive encore plus à l'ouest de Paris et se rend à la Roche-Guyon dans le Val d'Oise. C'est là qu'il va planter le décor du début du Piège Diabolique avec sa célbèbre machine à voyager dans le temps : le Chronoscaphe.

Jacobs découvre la Roche-Guyon en plein automne, c'est-à-dire hors saison touristique. L'endroit est désert, la végétation prend des couleurs dorées et commence à se clairsemer par endroits. Une atmosphère rêvée pour générer une ambiance pesante et mystérieuse.

Dans l'album, Jacobs dessinera le donjon du château de la Roche Guyon vu du haut, lorsque l'on arrive par la route des Crêtes (planche 3, case 2) et vu du bas, dans la rue du Général Leclerc (planche 3, case 6).

Puis, il s'inspirera d'une maison près de l'église du village afin d'y créer le repère de Miloch : La Bove de la Damoiselle, où le piège diabolique de ce dernier attend Mortimer. Cette maison existe toujours, mais ne possède à l'intérieur aucun souterrain et bien sûr aucun chronoscaphe, bien qu'il existe de nombreux souterrains autour du château. Souterrains que Jacobs ne visitera pas à l'époque, n'osant s'aventurer seul dans ces endroits qui peuvent vite devenir dangereux.

Fiction ou réalité ?

Ces deux albums de Blake et Mortimer ont marqué de nombreux esprits par le soucis de réalisme qui s'y dégage. Se promener cinquante ans plus tard sur ces mêmes lieux qu'a emprunté puis dessiné Jacobs est une expérience à la fois ennivrante et troublante car il s'opére une sorte de schizophrénie : sommes-nous dans la fiction ou la réalité ? Damned !

ZOOM SUR...
Les étangs de la Geneste
Dans l'album S.O.S. Météores, à la planche 12, Mortimer et le Professeur Labrousse se rendent aux étangs de la Geneste à Buc, pour assister au repêchage du taxi d'Ernest Brisson. La voiture du professeur contourne l'étang. De nos jours, cela est impossible, la route encerclant le plan d'eau est désormais réservée aux piétons et aux vélos ; ce qui fait le bonheur des nombreux joggeurs et cyclistes.

Le château de Troussalet
Pour créer le répère de Miloch au château de Troussalet dans l'album S.O.S. Météores, Jacobs s'est inspiré du château du Haut-Buc, dans les Yvelines (mais également du château du parc du Wolvendael à Uccle, près de Bruxelles). C'est par son entrée que le taxi d'Ernest pénètre pendant l'orage et que Mortimer termine dans l'étang. Dans la réalité, il n'existe aucun étang ni cours d'eau qui traverse le château. De plus, une fontaine en pierre est présente devant le portail d'entrée, ce qui rend impossible le trajet du taxi qui aurait dû la percuter. Jacobs modèle donc à sa façon la réalité pour en faire une œuvre de fiction.

Le Chronoscaphe
Le château de la Roche-Guyon, très actif autour de son patrimoine, a mis en avant l'aventure de Blake et Mortimer dans sa ville. Ainsi, on peut visiter entre février en novembre le château, le donjon et les souterrains qui descendent dans les prodondeur de la falaise. Et, au détour d'un chemin sinueux, on peut tomber face à face avec une réplique du chronoscaphe. Un voyage à faire absolument : www.chateaudelarocheguyon.fr !

Dossier réalisé en janvier 2011 pour les fascicules Blake et Mortimer de la collection HACHETTE

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