BLAKE ET MORTIMER - Blake est-il un Personnage Secondaire ?

"Les aventures de Blake et Mortimer" : voici ce qui est indiqué sur chacune des couvertures des albums des deux héros d'Edgar P. Jacobs. Mais lorsque l'on fait un tour d'horizon de l'intégralité de son œuvre, on est en droit de se poser la question suivante : Blake est-il un personnage secondaire ? Ou mieux encore, ne devrait-on pas parler plutôt de trio si l'on ajoute l'infâme Olrik, et ainsi renommer les albums en : Les aventures de Blake, Olrik et Mortimer ?

En effet, en étudiant de près l
uvre de Jacobs, statistiques à l'appui, on se rend bien vite compte qu'un des protagonistes sort du lot : Mortimer, tandis qu'un autre, représentant le mal absolu prend parfois l'ascendant sur le deuxième héros, Blake, représentant le bien. Intention de l'auteur ? Dérive involontaire ?

Quoi qu
'il en soit, le constat est là : si le nom de Blake sonne toujours aux oreilles des lecteurs comme le pendant de Mortimer, il n'en demeure pas moins, sur le papier, un personnage qui se retrouve parfois à l'arrière-plan, voire un faire-valoir pour Mortimer. Tandis qu'au fil des albums Olrik prend de l'ampleur et monopolise toutes les histoires (sauf le Piège Diabolique), Blake semble s'effacer, peut-être de part une nature trop "lisse", au profit d'un Mortimer gesticulant, jovial et aventureux.

Dans son autobiographie "Un Opéra de Papier", éditée en 1981, Jacobs nous brosse les curriculum vitae des personnages principaux mais il ne mentionne à aucun moment une préférence pour l
'un ou l'autre. Il faut dire que si cet ouvrage permet de découvrir des croquis, pages originales, photos inédites, ainsi que des éléments de la vie de Jacobs durant son enfance, elle est plus que "politiquement correcte" et n'aborde que très peu certains thèmes. Il faut donc se pencher dans les rares interviews de lui ou des personnes l'ayant côtoyé, tout en extrapolant (pas trop, ce n'est jamais bon) afin d'essayer de déterminer si Blake était à la base un personnage secondaire ou bien s'il l'est devenu au fil des aventures.

L
'origine des personnages

La création des personnages de Blake et Mortimer remonte à la sortie du premier numéro de l'hebdomadaire belge Tintin, le 26 septembre 1946. Mais avant d'aller plus loin, il faut remonter le temps jusqu'en 1941. Nous sommes en pleine période d'occupation par l'armée allemande. Le travail est difficile et surveillé. Jacobs, pour qui l'opéra ne suffit pas à se nourrir, travaille pour différentes revues dont Bravo!, un magazine destiné à la jeunesse qui publie une série américaine d'Alex Raymond : Gordon l'Intrépide. Jacobs y collabore régulièrement depuis le numéro 33 de l'année 1941, en fournissant des illustrations sur des texte donnés.

Sur la série Gordon l
'intrépide, il est chargé de la couleur et de masquer certains aspects jugés trop choquants pour l'époque. Seulement, avec l'entrée en guerre des Etats-Unis contre l'Allemagne, la série n'arrive plus en Belgique et l'éditeur demande au pied levé à Jacobs de la terminer. Il s'exécutera sur cinq planches et clôturera l'histoire juste au moment où la série est déclarée interdite par la censure allemande. Là encore, l'éditeur fera appel au talent de Jacobs afin de concevoir une série calquée sur Gordon l'Intrépide. Ce sera Le Rayon U.

Pour la première fois, Jacobs réalise une histoire complète avec dessin et scénario. Pour cela, il s
'inspire de son entourage afin de créer les personnages. Ainsi, son ami Jacques Laudy sera Lord Calder et sa femme Ninie sera dessinée sous les traits de Sylvia. L'histoire se termine en 1944 sur une dernière vignette laissant supposer une suite. Il n'en sera rien. À cette époque, Jacobs rejoindra Hergé afin de l'aider à coloriser et à dessiner de nouveaux décors pour les premiers albums de Tintin. Le Rayon U ne sortira en album que bien plus tard, en 1974.

Revenons maintenant en 1946 pour la parution de l
'hebdomadaire Tintin. Au départ, Jacobs devait réaliser une histoire médiévale : Roland le Hardi. Or, la rédaction du journal trouvant qu'il y avait trop de récits historiques demande à Jacobs de dessiner autre chose. Ce dernier, féru d'histoires fantastiques et d'anticipation, propose alors un récit de politique-fiction sur fond de guerre mondiale (forcément un thème fort en cette période), ce sera Le Secret de l'Espadon.

Pour s
'aider, il s'appuie sur quelques éléments mis de côté et qui devait servir à une suite au Rayon U, notamment un synopsis baptisé "L'Espadon Volant". Là encore, Jacobs va s'inspirer de son entourage afin de créer les personnages. Tout d'abord Blake est repris de Lord Calder du Rayon U, c'est-à-dire son ami Jacques Laudy.

Ensuite, Mortimer est directement calqué sur "l
'ami Jacques" Van Melkebeke (alors rédacteur en chef du journal Tintin). Enfin, Olrik est le reflet de Jacobs dans un miroir. C'est là aussi un élément qui montre l'intérêt que porte Jacobs à ce personnage. L'aventure peut donc démarrer...

Une question de préférence

Si Blake et Mortimer sont à jeu égal sur Le Secret de l
'Espadon, dès le premier tome du Mystère de la Grande Pyramide, Jacobs met en évidence le rôle primordial de Mortimer au sein du duo puisque Blake n'apparaît quasiment pas et meurt vers la fin du récit. Il revient dès le tome 2 mais Mortimer est présent deux fois plus que Blake.

La Marque Jaune
équilibre de nouveau le duo même si chacun enquête de son c
ôté. Lnigme de l'Atlantide poursuit l'équilibre du duo tandis que S.O.S. Météore aborde le virage de la séparation puisque Mortimer a la part belle et que chacun vit son aventure de son côté avant de se retrouver dans les dernières planches. Le Piège Diabolique sonne le retrait de Blake puisqu'il n'apparaît que 18 fois dans l'histoire (contre 389 pour Mortimer, le record absolu).

La volonté de Jacobs de mettre en arrière-plan le r
ôle de Blake est délibéré. Il s'en explique lors de ses entretiens avec François Rivière (Edgar P. Jacobs ou les entretiens du Bois des Pauvres - Editions du Carabe) : "Je me demandais si Blake était absolument indispensable. Or, j'ai remarqué que si Blake est, en somme, le complément de Mortimer, d'une égale valeur mais d'un tempérament différent, il y a confrontation d'opinions, donc intérêt des dialogues. Ni numéro un, ni numéro deux, ces deux personnages sont égaux.".

Plus loin, Jacobs indique le retour de Blake au premier plan : "Pourtant, lorsque j
'ai tenté par expérience de l'éloigner, dans Le Piège Diabolique, Blake m'a été réclamé avec insistance, c'est donc qu'il a sa raison d'être !". En effet, Blake revient plus que jamais dans l'Affaire du Collier. Volonté de ne pas décevoir le public ? À quel moment Jacobs a-t-il voulu mettre de côté ce personnage de Blake qu'il devait trouver plus terne que Mortimer, un héros qui lui ressemble beaucoup plus à la fois physiquement et psychologiquement ? Mystère...

Quoi qu
'il en soit, dès Sato, Jacobs enfonce le clou et Blake disparaît de nouveau et pas une seule vignette ne le représente. Il faudra attendre 1990, soit treize ans après le premier volet et trois ans après le décès de Jacobs, pour revoir Francis Blake dès la première planche de Sato 2, sous la plume de Bob de Moor (mais sur des crayonnés et un scénario de Jacobs). Le dernier album Jacobsien se termine comme il a commencé par un équilibre entre les 2 personnages.

Olrik, quant à lui, se permet tout de même de ravir la première place en terme de présence dans le tome 2 de l
'Espadon (253 vignettes contre 186 pour Blake et 188 pour Mortimer... !) et se place même devant Blake.

Pour réaliser ces statistiques, je me suis basé sur les 10 albums réédités dans les années 80 par Dargaud/Le Lombard, ainsi que de l'édition originale des Trois Formules du Professeur Sato - Tome 2 aux éditions Blake et Mortimer, soit un total de 11 albums. Il n'a pas été pris en considération la réédition en trois volumes du Secret de l'Espadon auquel Jacobs n'était pas particulièrement favorable. Chaque apparition d'un personnage est prise en compte, y compris si l'on aperçoit un membre (main, jambe, dos...) et s'il est visible à l'intérieur d'un véhicule. Dans le cas de Sato, Mortimer est compté en double lorsqu'il apparaît avec son clone.

La Marque des Couvertures

Nous sommes en présence de 11 albums, donc de 11 couvertures distinctes.
À l'inverse de Tintin qui, sur ses 22 albums, est présent à chaque fois (dont 12 fois avec le Capitaine Haddock), un quart des couvertures de Blake et Mortimer est dit "neutre", c'est-à-dire qu'elles ne mettent pas en avant un personnage, mais plutôt un décor avec un véhicule.

C
'est le cas du Secret de l'Espadon (Tome 1 & 2) avec les avions et de lnigme de l'Atlantide avec les fusées. C'est une particularité que l'on retrouve également dans la série Lefranc, avec le premier volume de ses aventures : La Grande Menace, avec Jacques Martin aux manettes, lui-même issu du studio Hergé, tout comme Jacobs.

On pourrait également, dans un certain sens, ajouter à ce nombre la couverture du Tome 2 du Mystère de la Grande Pyramide puisque le seul personnage présent est propre cette histoire, à savoir le Cheick Abdel Razek.

Au final, que reste-t-il ? Sept albums avec pour chaque couverture l
'un ou plusieurs des trois protagonistes récurrents des aventures : Blake, Mortimer et Olrik. Mais partagent-ils un vedettariat identique ? Que nenni. Si l'on regarde de plus près, Mortimer détient le record avec une présence sur six couvertures (bien qu'avec S.O.S. Météores, il soit caché sous une combinaison) tandis que Blake n'apparaît que sur une seule, mythique certes puisqu'il s'agit de La Marque Jaune, mais à égalité avec Olrik qui a l'honneur d'être l'unique personnage de la couverture de L'Affaire du Collier.

Mortimer sort grand vainqueur dans la lutte des couvertures. Statut qu
'il semble conserver avec les albums de reprises. Pourtant, en 1996 avec L'Affaire Francis Blake, on pouvait croire que la tendance aller s'inverser. Jean Van Hamme casse les codes et met à l'honneur Francis Blake puisqu'il apparaît à la fois en couverture (sous les crayons de Ted Benoit) mais aussi dans le titre de l'album. Toutefois, la situation est ambiguë puisqu'il est attablé aux côtés d'Olrik. Est-il devenu méchant ? Olrik est-il devenu gentil ?

Par la suite, Mortimer revient au-devant de la scène et obtient 5 couvertures sur les 6 suivantes (si l
'on prend en compte la double couverture pour La Machination Voronov), tandis que Blake s'en offre 2. Olrik, quant à lui, ne demeure visible que sur L'Affaire Francis Blake.

Il faut aussi souligner que sur la couverture de S.O.S Météores, qui précède le Piège Diabolique, l
'aventure sans Blake, le médaillon où d'habitude apparaissent nos deux héros ne représente que Mortimer. D'ailleurs, le sous-titre : Mortimer à Paris est on ne peut plus explicite à ce sujet ! On retrouvera d'ailleurs un analogisme avec le premier tome de Sato, intitulé Mortimer à Tokyo. Une prédominance de Mortimer qui ne se démentira pas jusqu'au dernier album dessiné par Jacobs puisque Blake est totalement absent des Trois Formules du Professeur Sato - Tome 1.

La conclusion diabolique

Jacobs l
'avoue lui-même, il aurait bien aimé se débarrasser de Blake, mais la pression du public, tout comme peut-être l'obligation de conserver le personnage, ne serait-ce que pour conserver une logique avec le titre "Les aventures de Blake et Mortimer". De plus, il fallait une personne pour donner la réplique à Mortimer. Jacobs avait en projet d'adjoindre à Mortimer une assistante Eurasienne. Aurait-elle remplacer Blake ?

Cela ne se fera finalement pas, les femmes n
'étant pas vraiment les bienvenues dans les histoires de l'hebdomadaire Tintin (l'idée sera toutefois reprise par Roger Leloup qui créera l'héroïne Yoko Tsuno).

Le cas d
'Olrik est similaire. Avoir un méchant récurrent, même s'il est de classe mondiale pose le problème d'effet de surprise du lecteur qui s'attend à le voir débarquer, dès le début de l'histoire. Mais lorsque Jacobs l'oublie (volontairement) dans le Piège Diabolique, le public le réclame et les lettres de protestation ne tardent pas à arriver sur le bureau de l'éditeur.

Jacobs est condamné à faire du Blake, Olrik et Mortimer, même si pour lui l
'un est moins intéressant et l'autre lui pose un problème d'effet de surprise. Au final, les repreneurs conservent cette trame : Blake et Mortimer font jeu égal tandis qu'Olrik, jusqu'à maintenant, est apparu dans toutes les nouvelles aventures. Mais après tout, le logo des Editions Blake et Mortimer n'est-il pas Olrik !


Dossier réalisé par Ludovic Gombert - mars 2008