HERGÉ / JACOBS - Frères Ennemis ?

© DR - Fondation Jacobs

S’il y a deux dessinateurs qui ont marqué la bande dessinée de leurs empreintes indélébiles c’est bien Hergé et Jacobs. Deux styles différents pourtant complémentaires, deux tempéraments opposés, deux parcours singuliers et une amitié sans faille teintée parfois de rivalité ou de jalousie. Voici l’histoire d’une aventure…

En 1942, Casterman, éditeur des albums de Tintin, demande à Hergé de se tourner désormais vers la couleur pour les aventures de son célèbre reporter. Le dessinateur repousse depuis longtemps ce choix qui l’oblige à modifier sa manière de travailler et à refondre tous ses anciens albums en noir et blanc. Vaste et fastidieuse besogne qu’il ne peut en aucun cas effectuer seul.

Hergé pense alors à s’adjoindre les services d’un jeune illustrateur : Edgar P. Jacobs, qu’il a rencontré l’année précédente et qui travaille pour l’hebdomadaire Bravo! sur la série : Le Rayon U.

La rencontre

C’est par un ami commun, Jacques Van Melkebeke, que la rencontre entre ces deux géants de la bande dessinée va s’opérer, lors de la pièce de théâtre « Tintin aux Indes : Le Mystère du Diamant Bleu », le 15 avril 1941, au Théâtre Royal des Galeries à Bruxelles. Jacobs n’avait alors jamais entendu parler d’Hergé, ni lu un seul Tintin.

Premier collaborateur d’Hergé ?

Pour beaucoup de monde, Jacobs est considéré comme le premier collaborateur d’Hergé, il n’en demeure pas moins qu’il est en fait le second. Durant le temps de réflexion d’Hergé pour engager Edgar, il embauchera d’abord Alice Devos qui officiera sur l’Etoile Mystérieuse, le Crabe aux Pinces d’Or, l’Ile Noire et l’Oreille Cassée.

Finalement, Edgar la remplacera et débutera à mi-temps le 1er janvier 1944. L’activité de Jacobs pour épauler Hergé est multiple et s’articule autour de plusieurs axes : recherche de documentations, création des décors et mise en couleur des albums. Mais en pratique, sa participation va parfois plus loin puisqu’il propose des idées pour certaines histoires.

Le travail sur Tintin

Le premier album sur lequel Jacobs va œuvrer est Le Trésor de Rackham le Rouge mais sa participation demeure succincte (couleur et modification de la taille de l’île). Il passera ensuite à Tintin au Congo et Tintin en Amérique où là encore, sa précision dans la création des décors et sa maîtrise de la couleur apporteront une nouvelle dimension aux albums d’Hergé.

Avec Le Lotus Bleu, Jacobs innove en gamme de couleurs, et peaufine avec minutie un « rouge laque » qui au final, sortira différent à l’impression. Puis, il attaque l’album Le sceptre d’Ottokar, qu’il considère comme son album préféré de Tintin. Là encore, il fait merveille sur le dessin des décors et modernise le travail d’Hergé, notamment en « balkanisan » les tenues des gardes.

Un diptyque de légende

Mais l’apport le plus important de Jacobs se fait sur le fameux dyptique : Les 7 boules de cristal et Le temple du soleil. Pour une fois, Edgar contribue sérieusement au scénario : le nom du titre du premier tome, ainsi que l’idée des boules de cristal. Pour le second volet, il propose l’accident du train et le souterrain qui mène au temple.

Durant la création de cette aventure, Hergé et Jacobs vont vivre un moment fort. Pendant des repérages en banlieue de Bruxelles, les deux dessinateurs tombent sur une vieille maison qui va servir de modèle pour celle du Professeur Bergamotte. Ils font de nombreux croquis et passent du temps autour, sans s’apercevoir qu’elle était occupée par les allemands. Nous sommes alors à la fin de la seconde guerre mondiale et le risque d’être arrêté comme espion est toujours présent.

Une amitié sur fond de guerre

Ce travail quotidien se passe dans la bonne humeur et une solide amitié se noue entre les deux dessinateurs. Ainsi, lorsque Hergé sera soupçonné en 1944 d‘avoir collaboré pendant la seconde guerre mondiale en dessinant pour le quotidien Le Soir « volé », Edgar viendra passer une nuit chez son ami, un gourdin à la main, afin de le défendre contre d’éventuelles représailles.

C’est également pendant cette période troublée qu’Hergé et Jacobs signeront en commun sous le pseudonyme « Olav » les synopsis pour trois récits : un western, un policier et une aventure. Finalement, le western sera confié plus tard au dessinateur Paul Cuvelier et sortira sous le titre Les aventures de Tom Colby : Le canyon mystérieux.

L’aventure du journal Tintin

Le 26 septembre 1946, c’est le lancement de l’hebdomadaire Tintin avec Hergé, Jacobs, Laudy et Cuvelier aux commandes. Jacobs signe la couverture de ce premier numéro avec le décor du Temple du Soleil (Hergé ajoutera ses personnages), les illustrations pour deux récits (dont La Guerre des Mondes), ainsi que la première planche des aventures de Blake et Mortimer : Le Secret de l’Espadon.

Le succès de l’hebdomadaire est immédiat ainsi que la nouvelle série de Jacobs qui le propulse au premier plan et l’oblige à enchaîner les aventures au fil des numéros. Toutes ses histoires seront publiées dans le journal.

Une rivalité constante

Finalement, Jacobs cessera sa collaboration avec Hergé en janvier 1947. D’une part Blake et Mortimer l’accaparent de plus et plus et d’autre part, il n’apprécie pas le refus d’Hergé que son nom apparaisse à côté du sien sur les albums de Tintin.

Depuis un moment, Hergé voit d’un mauvais œil cette concurrence soudaine. D’ailleurs, tous les ans, un référendum est organisé par le journal Tintin pour élire les meilleures histoires. Blake et Mortimer se payent le luxe d’être parfois en tête, devançant Tintin.

De plus, les éditions Le Lombard sortent dès 1950 leur premier album cartonné, le tome 1 du Secret de l’Espadon. Hergé déclarera alors « Un album de Blake et Mortimer acheté est un album de Tintin que je ne vendrai pas » (La Damnation d’Edgard P. Jacobs – Seuil/Archimbaud).

Clins d’œil et amitié

De nombreux hommages parsèment leurs albums respectifs. Ainsi, on peut voir dans la version colorisée du Sceptre d'Ottokar, à la page 38 (dernière case, à gauche), Hergé et Jacobs dessinés en officier syldave. Jacobs apparaît aussi dans Objectif Lune comme dessinateur industriel (page 40, case 8).

Juste retour des choses, dans Le Mystère de la Grande Pyramide - T1 (page 42, case 13), on peut lire sur la vitrine d’un magasin « Hergé & Cie ». Mais le plus visible reste la « momification » de Jacobs par Hergé sur la couverture des Cigares du pharaon où on découvre un « E P Jacobini » recouvert de bandelettes… Finalement, ce sont de grands enfants·!

Mais tout ceci n’entachera pas leur amitié et en 1976, en préface de la revue Schtroumpf n°30 consacrée à Jacobs, Hergé écrira « Ceux qui ne connaissent le père de Blake et Mortimer que comme auteur sont déjà d’heureux mortels. Comment qualifier la chance d’un mortel qui, comme moi, l’a pratiqué, en supplément, et durant tant d’années, au titre de collaborateur et surtout au titre d’ami ? ».

Dossier réalisé par Ludovic Gombert - © novembre 2010

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