JIM – [09/2013]

Artiste multi-casquettes : scénariste, dessinateur, réalisateur de films… Jim œuvre depuis plus de 20 ans dans le métier et nous conte des histoires drôles, touchantes et captivantes. Que ce soit Une Nuit à Rome ou Une Petite Tentation, en passant par Petites Eclipses ou Yiu, son travail ne vous laissera pas insensible ni indifférent !


Peux-tu nous retracer le parcours qui t'a amené à la bande dessinée ?
Le parcours est une sorte de longue ligne droite, dessin, ne jamais arrêter, comme tous les dessinateurs, j'ai fait des pages, plein de pages, je ne faisais que ça (le mec qui n'a aucune vie ! Ah ah !). Puis école de BD d'Angoulême après le bac (hélas, inintéressante au possible, je suppose qu'on essuyait les plâtres, et ne sais pas comment elle a évoluée…). Mais je peux me vanter d'avoir mon diplôme de BD, c'est assez ironique d'ailleurs… "Monsieur l'éditeur, j'ai mon diplôme de l'école de BD d'Angoulême, tu m'embauches ?
Bref, j'ai fait une bande dessinée publicitaire, puis mon premier projet perso, qui a intéressé Dargaud et Vents d'Ouest. A l'époque, Vents d'Ouest avait un sacré directeur de collection (Laurent Galmot), et le courant passait super bien, j'ai donc tout naturellement démarré chez Vents d'Ouest.

D'ou vient le pseudonyme de "Jim" et pourquoi ne pas signer sous ton nom ?
C'est presque une blague ! Je signais Téhy depuis tout gamin, mes 2 premiers albums de La teigne étaient sous le nom de Téhy, puis quand j'ai voulu faire un album humour chez le même éditeur, pour ne pas l'effrayer sur mes délais (je mettais 3 ans à faire un album) je lui ai fait croire que je montais un studio de graphistes (je bossais en parallèle dans l'animation) et qu'on signerai sous le nom de Jim. En réalité j'étais seul. J’ai conservé ce pseudonyme. Je crois que je l'ai choisi pour son aspect crétin. À plus de 40 ans, on regrette un peu d'avoir pris un pseudo crétin, mais voilà, entretemps, c'est devenu mon identité...

Tu viens de terminer le dytique "Une Nuit à Rome" pour novembre dernier. Plus de 200 pages en deux tomes, ça a du être un très gros travail ?
On peut le dire ! Oui, ça a été une montagne. Parfois je me mettrais des claques, mais j'étais parti dans une démarche de liberté. J'avais la confiance de mon éditeur, et du coup, emporté par le plaisir et son soutien, je rajoutais des pages au fur et à mesure. C'est un vrai plaisir de ne pas rentrer dans le cadre, de se sentir libre de s'étaler. Et croyez moi, venez voir mon atelier… J'aime vraiment m'étaler.

Comment est née l'idée de l'histoire ?
Ma femme (Delphine, également coloriste de l'album) m'a offert un voyage à Rome pour mes quarante ans, alors que je déteste voyager. Je pouvais discourir des heures, j'avais une liste d'arguments imparables contre le voyage, la découverte d'autres pays… Et après avoir résisté un ou deux ans, j'ai cédé.
En rentrant, j'ai dessiné des cases d'une histoire se passant à Rome, sans scénario. Une soudaine démangeaison. Après dix pages, il m'a semblé qu'avoir un scénario serait quand même un élément non négligeable. Et pendant quelques mois je me suis cassé la tête à chercher...

Comment s’est passé la recherche graphique des personnages ? Tu travailles avec des photos ?
Ça dépend des personnages. Pour le personnage principal, j'ai tout de suite vu un ami, qui venait régulièrement à la maison poser. C'était drôle ! Pour Marie et Sophia, c'était souvent ma femme qui posait, je l'adaptais selon le personnage. Je sollicite aussi les enfants, qui peuvent faire des adultes, des vieillards… J'ai un dessin naturellement humoristique, j'aime la photo dans ce petit plus de réalité qu'elle peut m'apporter...

Est-ce que tu utilises l'outil informatique dans ton travail ? Et si oui, de quelle manière ?
On a un métier qui bouge sans arrêt, on s'adapte, on apprend, c'est assez étonnant comme tout ça a changé en une quinzaine d'années. Pour l'instant, je travaille toujours à la main, je scanne, puis je retravaille sur ordinateur. Des parties du dessin sont dessinées directement au stylet, c'est un mélange constant des deux.
Mais je continue de penser la phase dessin comme une sorte de récréation un peu ludique, fun, moins laborieuse que l'aspect retouches informatiques.

Tu collabores beaucoup avec d'autres auteurs ou dessinateurs (Grelin, Fredman, Olivier Pont…), le travail à deux est plus enrichissant ?
Quand on veut raconter et que ça déborde, pas le choix. Et puis, chaque rencontre nous apporte quelque chose, parfois un détail graphique ; comme par exemple, de Dominique Mermoux (l'invitation), j'ai appris à faire des particules volantes. Cela parait idiot à première vue, mais mettre des éléments qui volent dans le ciel, qui habitent l'espace, crée un frémissement qui apporte la vie... Maintenant, ce n'est pas le pays des bisounours, une collaboration c'est aussi parfois compliqué, souvent plus de travail pour l'un et l'autre...

Quels sont tes albums BD de chevet ?
Je serai infichu de répondre à cette question. Mais dernièrement, ma dernière claque à été Le Journal de Fabrice Neaud. J'ai adoré son travail, son ton, la justesse du trait comme de la pensée.

Il y a des dessinateurs qui t'ont influencé ou t'influencent toujours ?
Beaucoup m'influencent, on est toujours la somme de tout ce qu'on aime chez les autres et de nos propres limites… Je suppose que ça ne se voit plus, mais Christian Godard avec Martin Milan m'a graphiquement beaucoup influencé à une époque. Et scénaristiquement aussi !

Il y a des dessinateurs ou auteurs avec lesquels tu aimerais travailler ?
Oh, il y en a plein, forcément. Ce métier regorge de gens doués. C'en est même très agaçant, d'ailleurs (rires) !

Quel regard portes-tu sur l'évolution du monde de la BD ces dernières années ?
Je suis comme la majorité des auteurs BD, je n'en lis très peu. Je m'interroge d'ailleurs beaucoup sur cet art de gens isolés (les auteurs) qui finalement, ne s'intéressent pas beaucoup à ce que font les autres. Si je devais émettre un avis, je dirai que ce qui m'épuise en BD, c'est que les héros ne meurent pas ; que les Schtroumpfs, Blake et Mortimer, Boule et Bill, XIII,… trustent le marché, là où plein de nouveautés peinent à exister et à rester en librairie pour trouver un public...

Tu n'as pas une série récurrente avec les mêmes personnages. Est-il plus difficile de trouver et de convaincre un éditeur avec tes projets ?
J'ai cette chance de ne jamais être bloqué sur un projet sans éditeur. Oh, ce n'est pas toujours simple, et s’il y a uni échec soit je le retravaille, soit je comprends qu'il n'était pas bon… mais en général je ne crois pas avoir lutté bec et ongle avec un projet refusé à jamais. Je croise les doigts pour la suite…

"Une Petite Tentation" a eu un très bon accueil (presse et lecteur), j'ai entendu dire qu'une adaptation cinéma était envisagée ?
Oui, on en parle, j'ai rencontré le réalisateur récemment. J'espère que ça se fera. On espère toujours que des films se feront quand les BD sont aussi pensées comme ça.

Quelques mots sur "Petites Eclipses" avec 'Fane ?
Cet album est un petit miracle. Un équilibre, une espèce de moment de grace où on s'est rencontrés, au bon moment, avec une même énergie. Un grand souvenir !

Après "le p'tit Chirac" et "Le p'tit Sarko", y aura-t-il un "P'tit Hollande" ?
Pour ma part je n'y tiens pas, j'avais déjà senti une baisse de motivation en faisant le troisième. Au départ, il n’y avait pas de bandes dessinées politiques, et c'est la ressemblance entre Louis Delas et Jacques Chirac jeune qui m'avait fait lui dire que j'avais ce projet dans mes cartons… lancé comme une boutade. Le lendemain, les éditions Jungle m'informaient que le comité de rédaction s'était réuni et que le projet était accepté. C'était suréaliste ! Comme la rencontre avec Alteau. D'ailleurs, tout est surréaliste avec Alteau. J'aimerai bien refaire un projet avec lui, cela me manque de ne pas entendre sa voix. Allez, demain je l'appelle !

D'ailleurs, en plus d'être scénariste et dessinateur, tu as également une autre corde à ton arc : réalisateur et scénariste de courts et longs métrages. Tu peux nous en parler ?
Oh ça c'est mon destin contrarié (rires). Depuis que j'ai 17 ans je fais des courts métrages. Depuis que j'ai 40 ans, je veux faire des longs. J'ai quelques scénarios signés avec des producteurs, mais tant que rien n'est tourné, cela reste du domaine « du trop flou » pour m'étendre ici sur ce sujet...

Ton dernier court métrage "Vous êtes très jolie Mademoiselle" a été tourné en prise de vue réelle. Nouvelle expérience ?
Pas nouvelle, mais expérience passionnante, à chaque fois ! Imagine le contraste, entre la vie enfermée dans son atelier, tranquillement, à mon rythme, et le speed de journées de tournage à courir dans tous les sens et à diriger de vraies personnes réelles. Le contraste est dingue !

Penses-tu tes scénarios de BD comme si c'était pour un film ?
De plus en plus. C’était déjà le cas avant, mais la maladie gagne du terrain, je dois bien l'avouer.

D'ailleurs, "Une Nuit à Rome" ferait un très bon sujet pour un long métrage.
C'est en projet, le réalisateur Jacques Malaterre a flashé dessus, et ensemble nous avons écrit l'adaptation en long métrage. Une écriture à quatre mains passionnante. Nous nous sommes tellement entendus que nous avons prolongé le plaisir avec l'écriture d'un autre scénario.

Si tu devais tourner cette histoire, tu prendrais qui comme acteurs pour incarner tes personnages ?
Du moment que le film devient celui de Jacques Malaterre, c'est à lui de répondre à cette question. Il faut que ce soit ses choix et ses seuls choix. Je me suis exprimé dans la version BD, ce qui va m'intéresser c'est de découvrir ce que lui va faire de cette histoire.

Quels sont tes prochains projets ?
En janvier, chez Grand Angle, sort "Où sont passés les grands jours ?" dessiné par Alex Tefengki sur un scénario que je porte depuis quelques années. Puis en mars "Un petit livre oublié sur un banc" dessiné par Mig. J'achève en ce moment un album d'humour chez vents d'Ouest intitulé "comment gagner 3 000 euros par mois (sans se fouler)", qui est dans l'esprit du 500 idées pour glander au boulot, et traite de la survie en temps de crise.

Je travaille également avec Lounis Chabane sur un roman graphique en deux tomes, toujours chez Grand Angle. J'ai un projet de roman graphique avec Gaston et on réfléchit avec Fredman à quel projet attaquer ensemble… ce sera au moins notre dixième album. Une longue collaboration et une belle histoire d'amitié…

Et puis… je réfléchis aussi à quel nouveau projet je vais attaquer maintenant qu’Une Nuit à Rome est achevée. Plusieurs me tentent, en ce moment, c'est la grande cogitation... Reste à espérer qu'il en sortira quelque chose de bon, j'ai hâte de me remettre à dessiner des planches. Mais cette fois-ci je vais essayer d'avoir un scénario dès le début (Rires).


Propos recueillis par Ludovic Gombert en septembre 2013 pour le magazine "Tonnerre de Bulles"

Back to Top