WISNIAK, Alain – [02/2006]

Alain Wisniak est un musicien touche-à-tout. Passant de l’écriture de musiques de films (Je vous trouve très beau, L’année des méduses…) à une collaboration avec Bob Sinclar (The beat goes on, Love Generation) et Cerrone (Supernature, Give me love) ou des habillages d’antenne radio /télévision (Questions pour un champion), il nous fait partager son point de vue sur son métier et la technologie musicale…

Si vous deviez conseiller un débutant ou l’un de vos enfants sur le métier de la musique, que diriez-vous ?
La chose la plus étonnante que j’ai constatée, c’est l’impression d’avoir changé de métier plusieurs fois depuis que j’ai débuté, pour des raisons d’évolution du matériel et des mentalités. Quand j’ai démarré, le plus important était de maîtriser son instrument : il fallait savoir jouer. Aujourd’hui, pour la pérennité de la musique, j’ai envie de dire la même chose : le principal, c’est de se préoccuper de la musique, c’est-à-dire de son instrument, et lorsqu’on joue sur des claviers, on doit être tout à fait capable d’utiliser un instrument à clavier fonctionnant sans prise de courant, comme un piano, un clavecin… De manière générale, il faut travailler son instrument, que ce soit le piano, la basse ou la guitare, parce que si on le fait, on a une démarche dans sa tête qui est d’essayer de créer quelque chose de musical. Je pense que je viens de dire une lapalissade, mais pour moi c’est la base.

Il faut, dès le départ, se dire que, peut-être, on aura à évoluer avec les bouleversements qui peuvent survenir dans sa profession. Ensuite, de bien savoir, pas ce que l’on peut faire car on ne peut pas le savoir à l’avance, mais avec qui on veut le faire. C’est une chose très importante. On est soumis à des flux de rencontres de par la vie et c’est extrêmement important de choisir avec qui on travaille ; d’ailleurs j’ai ressenti cela toute ma vie professionnelle : on arrive à être adoubé (parrainé). Dans ce métier, on « s’auto-parraine », c’est-à-dire que lorsque deux, trois ou quatre personnes se rencontrent, il y a forcément des affinités musicales qui sont pratiquement immédiates mais il y a aussi des non-affinités. Donc, ces affinités du début font que l’on se lie avec certaines personnes plutôt qu’avec d’autres et curieusement, ces gens-là, en tout cas en ce qui me concerne, je les ai retrouvés tout au long de ma vie professionnelle, soit pour travailler avec eux, soit pour passer des moments amicaux forts et toujours enrichissants. En tout cas, ce sont ces personnes-là que l’on respecte, qui souvent vous font avancer.

Et très important aussi, ne pas hésiter à passer par les chemins de traverse si on a un but bien précis. Avant de vivre de mes droits d’auteur, mes parents ne voulaient pas que je fasse ce métier en me disant : « tu vas jouer jusqu’à 4h du matin dans des endroits enfumés, c’est un métier de saltimbanque. Apprends un vrai métier !». Comme je ne voulais pas faire autre chose que la musique, on m’a imposé de m’orienter vers le métier de Directeur Artistique. J’ai d’abord été assistant dans une maison de disques où j’allais chercher les sandwiches à midi et j’observais les autres travailler. J’y ai compris des tas de choses . Quoi qu’il en soit, il ne faut pas hésiter à prendre des chemins de traverse, d’autant qu’aujourd’hui, c’est de plus en plus difficile de gagner sa vie dans la musique. Cela me semble beaucoup plus difficile qu’à mes débuts.


Et au niveau du matériel ?
Il vaut mieux utiliser au maximum son matériel plutôt que de penser à acheter le dernier sorti. Cela peut paraître fou, mais on se sent tellement bien quand on n’ a pas trop de matos car on est obligé d’en tirer le meilleur et surtout : on peut faire de la musique ! plus on possède de matériel et plus on doit se taper des manuels techniques plus ou moins bien faits, plus il va falloir interfacer les machines entre elles et plus on va y passer de temps. Et pendant qu’on fait face à ces problèmes, on ne fait pas de musique.

Aujourd’hui, si je devais recommencer, je prendrais sans doute un ordinateur portable, le plus puissant possible avec un petit système hardware portable parce qu’avec la technologie existante, on peut faire de la musique n’importe où. En ce qui concerne les logiciels, ils sont tous très bien. Je travaille avec des musiciens qui utilisent Performer, ils sont très contents, avec d’autres qui utilisent Logic, ils sont très heureux aussi, et c’est pareil pour les utilisateurs de Cubase ou Protools, Live etc...En fait il n’y a pas de bon ou de mauvais logiciel, il faut savoir simplement ce que l’on veut et choisir les outils dont on a besoin.

Quand vous travaillez avec Bob Sinclar ou pour des musiques de films, je suppose que l’approche et les outils sont différents ?
Bien sûr, ce n’est pas la même démarche. Quand je travaille avec Bob Sinclar, ce n’est pas que pour faire du son, car il le fait très bien sans moi, mais plutôt pour lui apporter des idées mélodiques, l’expériences des séances de voix ou de chœur ou des pistes vocales qui soient suffisamment intéressantes pour qu’il soit motivé et qu’il y ajoute sa touche magique. L’outil pour faire les séances d’enregistrement, c’est un système d’enregistrement fiable dans un endroit où l’on puisse se sentir bien..

Quand je travaille pour des films, on me demande de créer de la musique sur des images. C’est difficile parce que cela ne veut pas toujours dire la même chose. L’outil, c’est sa tête, c’est-à-dire comprendre ce que le réalisateur attend de vous. La bonne question à se poser, c’est : qu’aurait fait le réalisateur s’il avait pu lui-même composer la musique de son film ? Une fois qu’on a compris ce qu’il attend de vous, il faut choisir les outils adaptés à la situation. Deux cas de figure peuvent se présenter : le réalisateur a une idée de ce qu’il veut ou bien il veut des propositions. Dans ce cas, à vous de lui proposer une direction, soit verbalement, soit en illustrant avec des musiques existantes : « Tiens, écoute, est-ce que ce genre de musique convient sur ton image ? ».

Cela permet de se comprendre, de se découvrir mutuellement. Après, l’outil traditionnel pour la musique à l’image, c’est un logiciel de séquences, en tout cas, pour ce qui me concerne. Pour certains, ce sont le papier et le crayon, moi j’utilise Logic Pro. Comme beaucoup, je calcule les tempi en fonction des plans, de l’intention que je souhaite donner. C’est un travail qu’on peut réaliser avec tous les séquenceurs du marché. Ensuite, il est fondamental d’avoir une bonne connaissance des interprètes (musiciens) et d’appeler les gens adaptés aux besoins. Ils sont extrêmement importants car de bons musiciens vont faire vivre votre musique bien que, la plupart du temps, pas forcément assez mis en valeur sur les pochettes des albums ou des génériques.


Vous parliez tout à l’heure de l’évolution de votre carrière en fonction de la technologie.
La technologie, quand elle peut vous aider à avancer, c’est agréable, à condition d’en avoir envie. Les musiciens qui m’impressionnent le plus travaillent souvent avec du papier à musique et un crayon. Pour la technologie, ils se font aider par des programmeurs qui excellent dans ce domaine et ils composent des musiques fantastiques. Le matériel, ce n’est pas la panacée, mais si on veut qu’il vous serve, il faut être capable, j’allais dire de le maîtriser, mais on ne maîtrise jamais la technologie parce qu’elle n’est pas forcément fiable, mais au moins, il faut essayer de la dominer. Sinon c’est elle qui vous emmène là où vous n’avez pas forcément envie d’aller. Et ça, c’est dommage. Mieux vaut recommencer plutôt que de dire: « Ah ben j’ai fait ça parce que le truc a planté ! ». Pour moi, c’est inacceptable, ça laisse forcément un goût amer, c’est frustrant.

Au moment où j’ai commencé, il y avait les instruments de l’orchestre et les percussions, et c’était déjà très bien ainsi. Ensuite, les synthétiseurs monophoniques sont arrivés et c’était une avancée pour la création... Il a aussi fallu comprendre ce qu’était une forme d’onde, un filtre, etc., puis les synthés polyphoniques, le MIDI, l’audio et maintenant nous en sommes aux synthétiseurs virtuels. Cela signifie que la technologie avance et on peut imaginer que cela va continuer. Pour moi, cela a toujours été facile car j’aime ça, mais je sais qu’il y a des musiciens pour qui cela est extrêmement pénible. C’est tout a fait acceptable car tout le monde ne peut pas aimer ça et il ne faut surtout pas culpabiliser. C’est une chance pour ceux qui aiment la technologie car ils s’en servent généralement mieux que ceux qui sont obligés de l’utiliser sans l’aimer. Le pire étant d’être obligé de s’en servir pour des raisons financières alors que l’on déteste ça.

Est-ce qu’il y a un instrument qui n’existe pas encore et que vous aimeriez voir arriver ?
On a sorti beaucoup de machines auxquelles on a donné le nom d’instrument et au fond, ce ne sont que des machines. La différence fondamentale est que si vous écoutez un saxophone ou un piano, il y a toujours un moment où vous allez l’aimer et, curieusement, pour certains synthés, on peut se lasser.Il y a encore des progrès a faire pour atteindre la richesse et l’expression de nombre d’instruments acoustiques.

Une précision sur du matériel ?
J’ai envie de dire que lorsque l’ordinateur plante, c’est souvent parce que le logiciel n’est pas assez fiable, ce n’est jamais de la faute de l’utilisateur. Par contre, il faut aussi savoir se rappeler d’éviter de refaire systématiquement la même chaîne d’événements tant que le bug n’est pas corrigé... et bien se renseigner. L’ordinateur dont on rêve et qui vient de sortir peut-il faire ce qu’on attend de lui ?

Vrais instruments ou synthèse ?
Tout est envisageable, l’important c’est le résultat.. A partir du moment où vous êtes professionnel, il faudrait que vous puissiez vivre de votre travail. Donc, si on vous donne un budget et que vous êtes obligé de tout y mettre pour l’enregistrement et le mixage et que le musicien ne touche rien pour son labeur (t’inquiètes pas coco, tu te rattraperas avec les droits d’auteur...), je trouve ça dur dur . Donc, comme votre producteur ne va pas forcément être à votre écoute, qu’il a ses contingences, les premiers qui passent à la trappe ce sont malheureusement un certain nombre de musiciens. Je veux dire on aurait eu besoin d’un symphonique et on va prendre un orchestre de chambre... Mais l’important, c’est de faire ce qu’on pense bien pour le film ; ainsi, on peut tout à fait imaginer un résultat intéressant avec un film qui se passe au Moyen-Age et une bande-son pourquoi pas électronique si cela n’a jamais été fait.

Tout dépend de ce qu’on écrit. C’est un faux débat musiciens/ samples. C’est comme PC /Mac, ce sont des débats qui me semblent stériles. On est musicien ou pas ... quand on écrit sa musique, si on est capable de l’interpréter seul au moyen de la MAO, pourquoi pas ? Parfois, le quantize peut aider, à condition de ne pas tout passer à la « stériliseuse ». Même en cas de musique entièrement dite « électronique », il y a quand même une prestation musicale si quelqu’un joue. Après, il y a aussi des DJ qui font de la musique en mettant bout à bout des samples pré-existants. Et à la limite, pourquoi pas si le résultat est plaisant . Ils peuvent aussi faire appel à des musiciens pour créer des enchaînements entre ces musiques « patchwork ». En tout cas, j’ai envie de dire : haut les coeurs pour ce métier passionnant où il y a toujours quelque chose à apprendre et à découvrir.

Propos recueillis par Ludovic Gombert le 27 février 2006 pour M-A-O Magazine

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