AUBIN, Antoine – [12/2010]

blake mortimer antoine aubin

Dernier dessinateur en date sur la série Blake et Mortimer, Antoine Aubin a la lourde tâche de prendre une aventure en cours de route. Pari gagné avec ce tome 2 de la Malédiction des Trente Deniers. Entretien avec un nouveau venu dans l'univers de Blake et Mortimer...

Pourriez-vous nous raconter comment vous êtes arrivé sur la série ?
Il y a environ 3 ans, avec Laurent Rullier, scénariste, nous avons élaboré un projet de série : "Les Combattants". L'action du premier tome devait se dérouler dans le nord de la France, pendant la débâcle en 1940. Nous avons présenté ce projet à plusieurs éditeurs dont Dargaud, qui l'a refusé mais m'a recontacté quelques jours plus tard pour me proposer de réaliser des essais sur Blake et Mortimer.

La série « Les Combattants » va exister chez Delcourt, dessinée par Hervé Duphot (premier tome début février).

Et ces essais se sont passés comment ?
Tout d'abord, on m'a demandé de dessiner des illustrations pour la communication d'une banque. J'ai dû en produire deux ou trois, qui avait déjà été faites par un autre dessinateur qui bosse pour le Studio Jacobs. Puis, j'ai dessiné deux planches sur le scénario d'Yves Sente; scénario qui a servi également à d'autres dessinateurs pour faire des essais sur la série.

Et à partir de quel moment cela s'est concrétisé pour un album ?
Le premier contact a été pris à la fin de l'année 2008. J'ai ensuite effectué ces quelques essais pour enfin être "recruté" au mois de mai 2009.

Que représentait « Blake et Mortimer » pour vous, avant de devenir l'un des repreneurs ?
C'est une série que j'ai connue alors que j'étais adolescent. Chez moi, il y avait très peu d'albums de bande dessinée. En revanche, j'ai découvert de nombreuses séries chez des cousins, dont Blake et Mortimer. J'ai rencontré nos deux héros dans le tome deux du Secret de l'Espadon, premier album lu.

J'ai marché à fond dans les histoires de Jacobs; ce sont des albums que j'ai très souvent relus depuis. Et la série fait partie de celles qui m'ont motivé pour faire de la bande dessinée.

blake mortimer antoine aubin

Et vous vous étiez déjà amusé à l'époque, à dessiner ces personnages ?
Pas du tout. En revanche, fin 2005, lorsque L'Association a édité l'album "Archives 1" de Stanislas, j'ai découvert avec surprise ses deux pages d'essai pour Blake et Mortimer. J'ai eu envie d'essayer aussi. J'ai un peu bricolé le scénario pour ne pas être influencé par les choix de Stanislas.

Comme je trouvais le résultat à peu près correct, j'ai envoyé mes deux planches au studio Jacobs. A ce moment-là, je faisais quelques boulots de communication qui ne m'intéressaient pas trop, alors je me disais que faire la même chose avec Blake et Mortimer (comme, par exemple, pour la fameuse banque), ce serait toujours mieux (rires). Chez Dargaud, on m'a répondu un peu plus tard qu'on n'avait pas besoin de moi.

Qu'avez-vous eu comme contrainte pour réaliser cet album, hormis le délai ?
La contrainte du délai a été vraiment importante, surtout à la fin. Philippe Ostermann m'a recruté alors qu'il était Directeur éditorial chez Dargaud. Il m'a demandé de faire du Blake et Mortimer en me rapprochant des albums de Jacobs des années 50, du Mystère de la Grande Pyramide à l'Énigme de l'Atlantide.

Je lui ai demandé alors si je devais tenir compte de ce qui avait été dessiné sur le tome 1 de La Malédiction des Trente Deniers, c'est-à-dire les planches de René Sterne. Chantal de Spiegeleer n'avait pas encore beaucoup avancé. Mais cela aurait été vraiment compliqué : me rapprocher du dessin de René Sterne qui s'inspirait du dessin de Jacobs, tout en dessinant des personnages créés par Ted Benoit, et d'autres qui semblent tout droit sortis de sa série Adler... Bon, la référence graphique c'était grosso-modo La Marque Jaune.

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Comment s'est déroulé votre travail avec Jean Van Hamme et Étienne Schréder ?
En règle général, c'est un travail où il n'y a pas de contact quotidien. Cela se développe sur un temps qui est très long. Jean Van Hamme avait écrit le scénario des deux tomes avant que René Sterne ne commence à dessiner, c'est-à-dire il y a au moins cinq ans, alors entre-temps, il était passé à autre chose.

Pour moi, ce n'était pas simple d'entrer dans une discussion sur le scénario avec lui, car j'arrivais dans cette histoire au milieu, et je ne maîtrisais rien dans le premier tome. C'est un scénario que j'ai pris comme on me l'a donné. Au fur et à mesure du dessin des planches, je lui ai demandé quelques petites adaptations, mais c'était très marginal. On s'est rencontré deux fois à Bruxelles et le reste du temps, on s'est parlé par téléphone ou envoyé des mails.

Au printemps dernier, il devenait évident que j'aurai du mal à tenir le délai, et il était impossible pour l'éditeur de repousser la date de parution. Pour être certain que l'album sorte à temps, ils m'ont demandé de céder une partie de l'encrage à Étienne Schréder, que je ne connaissais pas du tout. Je n'ai fait sa connaissance que lors de la soirée de lancement de l'album, le 25 novembre dernier à Paris. Je suis très heureux de l'avoir rencontré; il faut lire ses albums.

Quel a été votre planning ?
J'ai eu bien du mal à tenir un « planning ». Pendant longtemps, j'ai surtout crayonné les planches. Je remettais l'encrage à plus tard (j'ai commencé à m'y mettre un tout petit peu après la moitié de l'album) car je suis moins à l'aise dans cet exercice. Il est plus facile aussi de faire des retours en arrière pour corriger des planches qui ne sont pas encore encrées.

Avant Blake et Mortimer, je n'avais dessiné qu'un album, chez les Humanoïdes Associés (« Sur la Neige », scénario Wazem, 2004). Sur ce bouquin, la contrainte éditoriale était quasi inexistante; je l'ai dessiné un peu en dilettante, en plus d'autres boulots que je faisais alors. Et puis c'était beaucoup plus facile à faire que Blake et Mortimer. En dehors de ça, je n'ai jamais travaillé que sur des histoires courtes, de quatre ou cinq pages, ou des illustrations.

J'avais tendance à travailler dans l'urgence, en donnant un coup de collier juste avant la date de rendu, pour ensuite passer à autre chose (les délais dans la presse, par exemple, sont souvent très courts). J'ai dessiné les premières planches du Blake et Mortimer de la même façon. Mais cela m'a assez rapidement fatigué; j'avais aussi envie de passer à autre chose. J'ai donc dû changer de méthode de travail pour évoluer vers quelque chose de plus régulier. Cela a été difficile, et a certainement été en partie la cause de mon retard, à la fin.

Cela représente en tout combien de temps pour réaliser l'album ?
J'ai travaillé pendant deux ans sur cet album. Assez rapidement, j'ai laissé tomber les boulots que je faisais avant. Mais il y a eu une période d'environ six mois au cours de laquelle j'ai eu du mal à m'adapter; j'étais très peu productif. Donc, au final, cela représente un an et demi (plus, bien sûr, le travail d'Étienne Schréder), mais avec des journées souvent très très longues.

Vous travaillez avec quel format de planche ?
J'ai commencé avec des formats A3. Puis j'ai agrandi ce format, vers le milieu de l'album, pour y voir un peu mieux, en particulier pour l'encrage. Vers la fin, je suis revenu aux planches A3, car cela arrangeait Étienne.

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Avez-vous utilisé l'outil informatique dans votre travail ?
Le dessin des planches et la mise en couleur devaient être achevés fin août, pour la prépublication de l'aventure dans le journal Le Monde. Ensuite, avant le bouclage pour l'impression de l'album, j'ai eu une dizaine de jours pour revenir sur les dernières pages en utilisant l'informatique.

J'ai essayé de rapprocher le résultat final de ce que j'avais dessiné au crayon. Étienne a été assez fidèle à mon trait, mais, malgré tout, l'encrage m'ayant échappé sur la fin, je voulais retoucher un peu les visages des personnages en particulier. Sinon, tout le reste est dessiné à la main, sur papier. J'ai aussi utilisé l'informatique pour communiquer avec Laurence Croix, la coloriste, et calibrer les textes.

Y a t il eu un personnage plus difficile à dessiner ?
Je les trouve tous difficiles à faire (rires). Peut-être que Mortimer me paraît un peu moins évident.

Est-ce qu'il y a eu une planche plus difficile à réaliser ou au contraire, une plus facile ?
Ce qui a été le moins difficile, ce sont les pages qui se passent en mer, où il n'y a pas beaucoup de décors. Et aussi les grottes. La grotte permet, par exemple, de s'abstraire plus ou moins des problèmes de perspective.

Beaucoup de personnages existent déjà dans cet album, mais de nouveaux apparaissent (ou bien des figurants). Comment se passe le processus de création ? Est-ce que vous vous inspirez de personnes autour de vous, d'acteurs, de photos ?
Mes nouveaux personnages, ils meurent presque tous, je crois. Jean ne propose pas beaucoup de descriptions dans le scénario. Pour le marin Turco-Grec, il demande une mine patibulaire, un cigarillo et des joues mal rasées. Donc, j'ai fait deux ou trois croquis et je suis parti là-dessus.

Je fais peu de recherche de personnages. En général, je les dessine directement sur les pages, puis, après je reviens sur mes crayonnés et je les adapte. Pour un personnage qui n'apparaît pas dans beaucoup de pages, je peux le dessiner dans toutes les cases, puis le reprendre pour égaliser mon dessin. Pour le personnage de Constantin, j'ai cherché des photos sur Internet.

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Comment choisissez- vous tel ou tel type de bateau, d'avion, de voiture. Est-ce indiqué par Van Hamme ou avez-vous carte blanche ?
Alors là, il n'y avait aucune indication, pour la bonne raison que ce scénario était destiné à René Sterne, qui était un spécialiste des avions, des bateaux et des voitures. Jean avais écrit des commentaires à propos de ça, destinés à René Sterne, qui lui disaient "tu t'y connais beaucoup mieux que moi, donc je ne t'indique pas le type d'avion ou le modèle de bateau que je souhaite, tu te débrouilles".

Du coup, comme je n'y connais rien, j'ai dû faire des recherches sur Internet. Par exemple, pour l'avion, j'ai cherché quel modèle pouvait transporter un commando de l'armée britannique en Méditerranée, en 1955. J'ai trouvé très vite que cela pouvait être un Catalina. Puis ensuite, mes neveux Pierre et Paul m'ont gentiment fabriqué une maquette.

A quel moment s'est décidé le choix de la couverture ?
Ce fut assez compliqué. J'aurais voulu réaliser une couverture maritime car, la plupart du temps, l'histoire se passe en mer. Mais l'éditeur et Jean ne le souhaitaient pas tellement, à cause de la couverture du premier tome, déjà dans cet esprit. Du coup, je me suis replié sur la grotte, qui paraissait être une deuxième évidence, et j'ai proposé un projet de couverture. L'éditeur et Jean Van Hamme m'ont tout de suite dit que le premier jet leur convenait.

Dargaud souhaitait avoir la couverture assez rapidement, c'est-à-dire vers mai dernier, car l'album est présenté sur Internet, avant la date de sortie. Avec Laurence Croix, nous avons donc finalisé ce projet, mais nous espérions avoir l'occasion de revenir dessus un peu plus tard. Par la suite, cela n'a pas été possible, l'éditeur ne le souhaitant pas.

Il n'y a donc pas eu d'autres projets de couverture !
Non, c'est le premier jet qui a été pris. Avec Laurence, nous avons fait quelques autres propositions qui n'ont pas été prises en considération.

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Comment dessinez-vous les expressions et mouvements des personnages : glace, photos ?
La quasi totalité des personnages est dessinée de chic, sans miroir ni photo. Il ne doit y avoir que deux ou trois attitudes dans l'album qui ont été posées par mon épouse (Eleni, planche 11, case 1, ou Blake, planche 39, case 6).

Petit clin d'œil à Jacobs sur la dernière page ?
Oui !

D'autres ?
Je ne sais pas si on peut appeler ça des clins d'œil, mais il y en a certainement. Par exemple, l'agent de la CIA, planche 40 case 1, est inspiré de Rip Kirby, d'Alex Raymond, un auteur qui avait de l'importance aux yeux de Jacobs.

Vous allez réaliser le prochain Blake et Mortimer scénarisé par Van Hamme ? Si oui, y a- t- il déjà un planning ?
Oui, Jean Van Hamme et Dargaud m'ont demandé de continuer. Il est prévu que l'album sorte fin 2013.

Qu'aimeriez-vous dessiner comme aventure de Blake et Mortimer : un pays spécifique, des véhicules particuliers ?
J'aime bien dessiner des personnages en costume, avec des cravates, des nœuds papillon, des chapeaux, et aussi des vieilles bagnoles, ce qui n'est absolument pas le cas dans La Malédiction des Trente Deniers, sauf sur une planche.
C'est plus compliqué que de faire des radeaux sur la mer, mais ce sont des signes marquants de l'époque et des personnages que j’aimerais vraiment dessiner.

A demander alors à Jean Van Hamme !
Il n'en a pas encore été question. J'imagine que j'aurai bientôt plus d'informations sur le prochain album, mais en ce moment Jean est assez pris avec la sortie du Blake et Mortimer et du Largo Winch.

Interview réalisée par Ludovic Gombert le 6 décembre 2010

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