CHÂTEAU, Frédéric – [05/2004]

Auteur, compositeur, arrangeur, interprète, producteur, ingénieur du son, musicien… Rock, variété, techno, musique de film… S’il y a bien un terme pour désigner cet artiste, c’est : éclectique ! Zoom sur ce touche à tout qui partage sa passion entre Londres et Paris.

Peux-tu nous raconter ton parcours musical ?

J’ai commencé en province par le conservatoire, avec des bases de guitare classique et ensuite je me suis mis rapidement à l’écriture de chansons et ce très tôt, dès l’âge de dix ans. J’ai toujours eu envie de faire ce métier. Très attiré par les groupes et la scène, vers l’âge de quinze ans, j’ai monté mon groupe : Foxalone, avec des copains de lycée de la région parisienne. Nous avons écumé toutes les scènes underground de la banlieue avec des gens comme Pierre Barough, des artistes de la maison de disques Sarava. On passait sur la scène du Palace au début des années 80.

A cette période, Foxalone est devenu les Koeur’s, un groupe de variétés et on a vendu 400 000 disques dès le premier single. Ca nous a permis d’avoir rapidement une expérience. Je me suis retrouvé en studio avec des musiciens comme Manu Katché à faire des basses/batterie, à rencontrer des ingénieurs du son de renom, à fréquenter les grands studios parisiens. Je devais avoir à l’époque 18 ans. Ensuite, nous avons enchaîné sur deux, trois autres singles avec les Koeur’s. Nous avons dû faire des concessions car au départ nous étions un groupe de New Wave avec des influences plutôt The Cure. On s’est rapidement retrouvés dans le milieu de la variété qu’on ne connaissait pas, à faire des émissions de télé, des galas, avec des filles qui se jetaient sur la voiture. C’était l’époque de l’émergence des radios libres comme NRJ et d’un seul coup on passait quinze fois par jour à la radio. On a découvert le système du showbizness et en même temps, les enregistrements, les rencontres de musiciens. C’est à ce moment que je me suis intéressé au maniement des consoles de mixage.

On n’était plus en accord avec ce qu’on faisait par rapport à nos goûts et notre culture. On a vite laissé tomber les musiques pour teenagers. On a alors commencé à avoir quelques échecs commerciaux et en 1986, j’ai fait mon premier album solo avec une chanson qui s’appelait Stop Lucie. J’ai enchaîné sur l’écriture de pas mal de titres qui ont bien marché et j’ai sorti au final trois albums en solo.

Je me suis occupé de leurs réalisations dès le départ car j’ai toujours voulu tout contrôler. Je suis parti en Belgique pour l’enregistrement et je me suis penché sur la réalisation de A à Z d’un album. Sur le premier, j’ai quasiment tout fait seul. Avec le temps, je suis devenu multi-instrumentiste. Souvent, face aux problèmes, il te faut trouver des solutions. Par exemple, si tu n’as pas de quoi payer un musicien et que tu es obligé d’enregistrer, tu n’as pas le choix, tu t’y mets !

Au départ, tu réalisais chez toi avec ton propre matériel ou bien en studio ?

Sur mon premier titre solo, Stop Lucie, j’avais un magnétophone Tascam 244 à cassettes. Je trackais, c’était très amusant et ça permet d’aller au bout d’un instrument, de le connaître à fond. C’est une très bonne école, il faut toujours commencer avec du matériel d’entrée de gamme. On va ainsi au bout de ses capacités et c’est une source d’inspiration. Après on découvre autre chose. J’avais aussi un micro, un synthé Korg. Après j’ai eu une boîte à rythmes Drumtracks que j’ai gardée, heureusement. Des synthés de chez Sequential Circuits et j’ai commencé à accumuler le matériel avec le succès des ventes de disques. J’ai pu ensuite démarrer avec le logiciel Notator et découvrir le travail sur séquenceur, avec, comme tout le monde à l’époque, un Atari 1040 ST.

Je suis passé très vite sur Macintosh Classic avec le programme Vision, un séquenceur très compliqué d’accès mais qui m’a permis de faire beaucoup de choses. Au début des années 90, jai acheté un Korg M1 et les autres instruments de l’époque, mais je n’ai jamais eu de Yamaha DX7. Ce sont des sons qui ne m’ont jamais plu. J’ai toujours été proche des « vrais » sons et j’en suis venu naturellement au Akai S1000 et au sampling avec une banque de sons sur DAT. Ce qui m’intéresse, c’est de me rapprocher le plus de l’acoustique. Avec le temps, je suis revenu à la synthèse et à l’électronique.

Après mon dernier album, Carpe Diem, en 1995, je suis parti cinq ans en Angleterre. J’avais envie d’aller faire de la musique dans ce pays. Je ne connaissais personne, j’ai pris ma guitare et j’ai débarqué à l’aventure. J’ai fondé un groupe et tous mes amis sont maintenant là-bas. J’ai fait beaucoup de concerts, j’ai joué dans des endroits où se produisent Blur et Oasis. Ce fut une des périodes les plus heureuses professionnellement pour moi. Je me suis retrouvé dans l’essentiel de la musique : jouer live, composer avec des musiciens, dans des conditions parfois difficiles.

C’était un besoin de tout recommencer à zéro ?

Oui, c’est exactement ça. Et puis surtout j’ai rencontré des gens formidables et c’est aussi ça la musique. Dans ma vie, je pense avoir vécu beaucoup de choses : des succès, des échecs, des galères, des moments très forts et ce n’est pas dans les périodes les plus luxueuses qu’on est le plus heureux ! Je l’ai vécu, maintenant je peux le dire. Mais l’essentiel est de faire ce que l’on a vraiment envie de faire.

Parallèlement à mon départ en Angleterre, j’ai monté ma maison de production en France car j’avais une demande assez importante pour des projets. Comme je revenais en France de plus en plus, j’ai laissé un peu tomber le groupe. Dans ce genre d’aventure, il faut investir beaucoup de temps alors je me suis mis à produire et à composer pas mal de choses : des musiques pour le théâtre –une expérience que j’ai particulièrement appréciée-, des génériques de télévision, des téléfilms, des courts-métrages, j’ai rencontré des réalisateurs. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à vraiment monter mon home studio pour être notamment en synchro avec l’image.

Et ton travail sur le mixage ?

Pour la petite histoire, c’est arrivé pendant l’enregistrement de l’album Les liaisons dangereuses au studio Mega. Un jour, un célèbre ingénieur du son dont je ne citerai pas le nom, m’a laissé tomber en plein mixage d’un de mes titres. Il en avait marre, il est parti comme ça. Je me suis retrouvé avec l’assistant et la console SSL. C’est grâce à ce mec-là, il ne le sait pas, que je me suis retrouvé face à un mixage, seul. A partir de ce jour-là, je me suis dit que je pouvais mixer. C’était un déclic. C’est très important car souvent, par rapport au matériel, à la technologie, on se persuade qu’on ne va jamais y arriver. Mais lorsqu’on est obligé de s’y mettre, on se rend compte qu’on pouvait finalement le faire. Plus tard, quand tu entends le titre passer à la radio, tu te dis : « Tiens c’est vrai, c’est moi qui ai fait le truc ! J’en suis donc capable ». Depuis ce jour, j’ai commencé à mixer mes disques, à produire et à arranger mes morceaux.

En revenant d’Angleterre, j’ai produit un tube de l’été (Hey Arriba) qui a très bien marché. Les maisons de disques ont commencé à m’appeler pour produire des projets. Ensuite, j’ai réalisé un concept électronique qui s’appelle Mademoiselle. Et c’est à ce moment que j’ai décidé de signer à chaque fois avec un pseudonyme. Je change tout le temps, ainsi je peux faire des tas de choses sans que personne ne sache que c’est moi. On me fout la paix et je peux faire ce que je veux : du rock, de la musique électronique, de la musique de films…

C’est pour cela que le dernier single d'Obispo, Mourir demain, n’est pas signé de ton vrai nom ?

Tout à fait. Je ne signe jamais sous mon nom sauf les musiques pour le théâtre et pour les films.

Pour revenir à Mademoiselle, ce fut incroyable. C’était le début pour moi de la recherche sonore avec les synthétiseurs. Le début de Pro Tools, de Logic avec une accessibilité fabuleuse. J’ai réalisé ce titre avec un copain sur Pro Tools. Un soir, on avait fait beaucoup d’Edit d’une batterie, comme ça, pour se marrer et moi avec mes connexions en Angleterre, j’ai filé le disque à mon manager là-bas. Il a été voir un copain directeur artistique chez BMG et lui a posé sur son bureau car il s’était absenté quelques minutes. A peine dans l’ascenseur, le directeur artistique l’appelle pour lui dire qu’il signait tout de suite. C’était en 2002, et on s’est retrouvé chez BMG Angleterre à signer pour la chanson Do you love me ? Ce fut un succès un peu partout dans le monde. Trevor Horn voulait même nous remixer. C’était la période de la French Touch. Tout ça pour un titre réalisé dans une cuisine, mixé sur Genelec et masterisé par nous-mêmes sur un tc electronic. Le résultat sonnait vraiment bien sauf qu’avec les moyens du bord, on a dû mettre dix jours à mixer le morceau. C’est à ce moment que je me suis véritablement intéressé à Pro Tools et à Logic.


Et tu travailles toujours avec ce matériel ?

Je compose sur Logic Pro 6 avec mon PowerBook Titanium et je fais le mixage sur Pro Tools. En Edit, je trouve qu’on ne fait pas plus fort que le Logic, notamment au niveau du MIDI. Je prends une piste audio 1, j’assigne un piano en MIDI, un clic et je compose direct. Après, j’ajoute une guitare et je réalise une maquette. Je commence à 9 h le matin et à 6 h du soir, la chanson est terminée. Je vais maintenant plus dans une direction très acoustique, très rock, parce que je sais que dans 15 ou 20 ans, je pourrais toujours écouter mon disque. Il faut faire attention avec les machines car elles se démodent très rapidement.
Mais le Finalizer 96k de tc electronic, c’est vraiment bien. Ça booste les bonnes choses. C’est un conseil que je donne aux gens qui veulent faire des chansons et surtout qui veulent les vendre : le tc, c’est le papier cadeau pour emballer la chanson. C’est pour moi un outil indispensable.

Et après ton expérience Mademoiselle ?

Je suis entré ensuite dans l’équipe de Pascal Obispo et j’ai commencé à écrire pour de nombreux artistes : Florent Pagny, Patricia Kaas, Natasha St-Pier, sur le dernier album d’Obispo. Je suis également parti en tant que guitariste pour sa tournée Fan, ce qui fut une super expérience.

Avec tes allers-retours en Angleterre et les tournées, as-tu opté pour une configuration musicale nomade ?

Tout à fait. Il m’est arrivé pour Mademoiselle ou pour d’autres productions de travailler dans le TGV. Je commence à mixer avec ma Mbox Digidesign pendant le trajet ce qui me permet de bien avancer dans les découpages. Après, je vide tout dans le Macintosh G4 et je grave un CD sur lequel je mastérise avec mon tc Finalizer 96k qui est vraiment excellent pour bien booster le son. Après je vais en boîte et je demande au DJ de passer le morceau. Je vais sur la piste, je danse avec les gens et ensuite je reviens chez moi et je modifie si besoin : moins de basse, plus de groove, etc. C’est extraordinaire de travailler ainsi.

Mais le portable permet de ne pas être tributaire d’un studio comme je l’étais dans les années 80. Avec lui, tout est possible. Je reste toujours fidèle au Logic. Avec ma VXPocket, je rentre une guitare ou une voix avec un micro Rode. Je compose sur Logic et pour les mixes, j’utilise Pro Tools.


Utilises-tu aussi beaucoup de plug-ins dans tes compositions ?

Oui, c’est très pratique surtout quand j’utilise mon portable Titanium à l’extérieur. Cela me permet d’avoir, par exemple, rapidement une loop. Les plug-ins chez Logic sont formidables, notamment la distorsion ou l’overdrive. Dernièrement, j’ai fait un mixe au studio de Pascal Obispo et l’ingénieur du son Volodia, galérait sur une voix distorsionée parce qu’on n’avait pas le plug-in de chez Logic, l’overdrive. C’est la force des plug-ins. Quelquefois, on a beau avoir de supers machines, on n’a pas ce côté immédiat, ni le côté « sale » de certains sons qu’on ne retrouve pas dans des machines hardware très chères. L’idéal étant de posséder les deux ! ça permet d’avoir la plus large palette possible pour travailler.

Et puis pour moi qui compose, je ne perds pas de temps. Tout de suite, j’ai tout à portée de main. Pour un compositeur, c’est une aubaine, il a un orchestre plus les effets et le mixage. Après, il ne reste plus qu’à faire une bonne chanson, mais là, c’est le talent qui entre en jeu.

Moi qui ai connu l’âge d’or de la M.A.O. où l’on galérait pour avoir une synchro avec une SBX80. On mettait une heure pour y arriver, les magnétophones soufflaient. En l’espace de 15 ans, c’est dingue l’évolution ! Sauf que maintenant, avec cette facilité et rapidité d’utilisation, les gens vont trop vite. Avec le Pro Tools, il n’y a plus la bande magnétique qui revient après chaque prise. On ne s’en rend plus compte, mais ça prenait du temps à chaque fois, et là, le Pro Tools ou le Logic, ça va un peu trop vite, surtout pour l’interprète. Quand un chanteur est derrière la vitre dans une cabine d’enregistrement, c’est suffisamment dur de se concentrer et d’être bien dans la musique, je le sais puisque j’ai été chanteur. Les ingénieurs replacent le curseur directement avec la souris et clac, clac, on recommence aussitôt. On se retrouve à faire des disques trop rapidement – mais également parce que les maisons de disques veulent que ce soit rapide donc rentable -.

Je pense que parfois, on devrait prendre un peu plus de recul. C’est comme Spielberg qui répond toujours à la question : pourquoi continuez-vous à monter sur des bandes magnétiques ? « C’est l’effet de la clope. Ca permet d’aller plus lentement et d’avoir plus de recul. Pendant que la personne colle, on va fumer dans le couloir et on pense au film ». En musique, c’est pareil, on n’a plus la pause clope, ça va trop vite.

Quels seront tes prochains achats ?

Je vais refaire ma plate-forme. Je vais garder deux ou trois synthétiseurs hardware. Mais comme j’ai la chance maintenant de pouvoir travailler dans des supers studios, je ne vais pas investir énormément. J’ai suffisamment de matériel. J’essaye d’aller à l’essentiel et si j’ai besoin de quelque chose, je fais appel aux bonnes personnes. Je suis de plus en plus dans trip Rock et Pop, donc je délaisse un peu les synthés. Mais le studio que j’ai me permet chez moi d’amener un imaginaire d’une manière très immédiate. La chanson Mourir demain pour Pascal et Natasha, quand on écoute la maquette et le disque, c’est très proche.

Tes futurs projets ?

J’ai encore une vingtaine de concerts avec Pascal cet été. Je vais écrire pour son prochain album studio car il chante aussi les chansons des autres et j’ai la chance qu’il m’ait choisi. Je fais des titres pour le prochain album de Daniel Lévy et pour celui de Natasha St-Pier. J’aimerais également monter un groupe de rock. Je travaille aussi avec les gens d’Europa (la société de Luc Besson) pour des musiques de films.

Travailler avec des stars est une excellente chose, mais j’adore produire et construire un projet autour d’inconnus. En ce moment, je suis sur l’album d’une jeune chanteuse : Elise Taylor. Elle a 19 ans mais fait de la scène depuis l’âge de 10 ans. J’ai écrit 15 chansons déjà et j’espère qu’elle remportera le succès mérité.

Interview réalisée par Ludovic Gombert le 14/05/2004 pour le magazine Musicrun
Merci à Frédéric Château pour son accueil chaleureux et un grand merci à François Bronic.

 

Liste matériel
. Yamaha Motif 6
. Miditech MT61
. Apple Mac G4 450 + écran display
. Apple PowerBook G4 Titanium 550 MHz
. DAT Sony 57ES
. Korg microKorg
. Yamaha NS-10M
. Genelec
. Waldorf Wave XT
. Yamaha 01V
. tc electronic Finalizer 96k
. XV-3080
. Emagic Unitor 8
. Yamaha CS6R
. Korg TR Rack
. Roland U-110
. Novation Supernova II
. Lexicon LXP-15
. Xtreme Lead-1
. Mesa Boogie
. Amek 9098 EQ
. Digidesign Digi 001

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