DAHO, Etienne – [02/2005]

Un nouveau live d’Étienne Daho, impossible de passer à côté car chaque sortie de celui que l’on appelle «Chef de file» depuis plus d’une génération est en soi un événement. Et cela s’explique quand on l’écoute parler de sa musique et de son implication sérieuse, soignée et… passionnée ! Moment de pur plaisir que nous vous faisons partager.

Pour info, le jour où nous l’avons «interviewé» (entre guillemets car nous aimerions tellement pouvoir nous vanter de l’avoir rencontré en dehors d’un contexte professionnel !), nous n’avions pas encore eu la chance de découvrir ni d’écouter son Live. L’occasion nous est donc offerte de faire parler l’artiste de ce concert, dont il attendait le CD (entendez par là l’objet lui-même) en trépignant d’impatience, recevant visiblement toujours le même plaisir que depuis son premier disque. C’est donc un Étienne Daho heureux qui nous reçoit !

Quelle a été la tendance orchestrale de ce concert ?

J’essaye toujours d’arranger les chansons dans la veine de l’album qui précède la tournée. J’ai fait l’album Réévolution avec le groupe dans l’esprit «3, 4, on joue, on répète, on enregistre».

Pour la scène en fait ?

Oui, complètement. C’était un album vraiment spontané, donc la scène aussi. Il n’était pas sophistiqué comme le précédent où tout était très chic, j’étais en costume ! Là, j’avais mon vieux tee-shirt tout pourri qui tombait en lambeaux, j’étais trempé au bout de trois chansons. Ce n’était pas vraiment beauty-shop, pas du tout même ! Mais ce n’était pas l’idée, nous voulions faire quelque chose de plus direct. Et je me sens plus à l’aise comme ça.

Vous aimez casser sur scène les versions studio en faisant de nouveaux arrangements ?

Oui, d’une part parce que ce sont souvent des chansons assez anciennes. J’ai besoin de retrouver l’envie, le truc pour les chanter avec le cœur. Pour cela, il faut leur trouver de nouvelles fringues. Mais je me fais avoir à chaque fois. Dès que je commence une chanson, je me retrouve exactement dans l’émotion de l’époque à laquelle je l’ai écrite. C’est bizarre !

Mais génial !

Oui, c’est génial, mais parfois je me fais avoir… Il y a des chansons un peu trop émotionnelles…

Vous impliquez-vous beaucoup dans la préparation des CD et DVD Live ?

Pour moi, un live n’est pas juste un truc pour remplir parce qu’il faut sortir un disque. Ça s’inscrit dans une logique. Celui-là serait presque mon disque préféré ! Je trouve que c’est un des plus réussis parce que j’ai su capter une énergie que je n’arrive pas souvent à capter en studio du fait qu’on est là à tâtonner, les chansons sont un peu neuves, donc on les aborde avec un côté un peu scolaire finalement, alors que sur scène, elles ont déjà fait leur preuve, elles ont mûri. Et sur cette dernière tournée, c’était exactement ce que je voulais musicalement

Il y a plein de chansons réarrangées et ce sont les versions que je préfère, notamment Week-end à Rome avec laquelle j’étais un peu fâché (!) Quand vous traînez des chansons depuis très longtemps et que vous savez que vous allez vous faire massacrer si vous ne les faites pas sur scène, il faut leur trouver un nouvel habillage. Celle-là a eu droit à tous les arrangements possibles et inimaginables ! Je l’ai donc totalement déshabillée, on l’a faite en guitare-voix et tout d’un coup, je l’ai retrouvée. J’ai trouvé ça génial. Je l’ai aimée à nouveau. Je sais que les gens étaient contents, et moi aussi, ce n’était plus une corvée.

Ce devait être un grand moment que de retrouver une émotion sur une chanson ancienne ?

Oui, mais comme je l’ai dit, de toute façon, je me fais avoir à chaque fois ! Et finalement, ça me plaît, ça me porte.

Êtes-vous traqueur avant de monter sur scène ?

Ce n’est pas tant la scène ni le fait de tourner qui me donne le trac. J’ai adoré toutes les tournées depuis le début. C’était quelque chose de festif, on faisait un peu n’importe quoi, on avait l’impression d’être des stars de rock’n roll ! Donc on saccageait les hôtels, on dormait 14 secondes et on montait sur scène … enfin, des trucs complètement minables. Mais en même temps, je me suis amusé et j’adorais ça. J’ai toujours adoré les voyages. Avec les musiciens et toute l’équipe, c’est une famille qui se déplace, comme les gitans. J’adore vraiment la scène. Avec le studio, c’est mon métier. Mon problème serait plutôt : comment vendre tout ça ? Si tout à coup, on met une caméra sur moi, c’est un cauchemar. C’est ça que je n’aime pas. De plus, c’est ce que les gens connaissent de moi parce qu’ils me voient à la télé. Je ne pense pas qu’ils aient une idée très réaliste de ce que je suis.

Il y a un décalage entre ce que les gens s’imaginent et ce que vous êtes ?

Oui, pour moi, il y a un décalage. La scène est un vrai plaisir, un moment d’échange très fort, alors que la télé, c’est froid. C’est un peu une loupe !

Peut-être parce qu’il manque l’émotion ?

Voilà. J’ai du mal à simuler ! Et comme j’ai du mal à simuler, ça se voit. J’ai souvent fait des apparitions télévisuelles totalement foirées. Je trouve que ça ne me sert pas…

Pour revenir à la scène, vous faites souvent l’Olympia. Hormis son histoire bien sûr, qu’a-t-elle encore de si particulier ?

J’adore cette salle. J’y ai vu mon premier concert. C’était une récompense parce que j’avais bien travaillé à l’école, ce qui était assez rare !

Pour quel concert ?

Franck Alamo ! J’avais trouvé ça génial, c’est dingue. C’était une vraie sortie, on m’avait acheté un pull pour l’occasion. J’étais super fier. En plus, je suis passé de l’autre côté parce qu’une de mes tantes qui m’y avait amené connaissait les gens de l’Olympia. C’était la consécration ! C’est aussi la première salle sur laquelle je me suis produit à Paris. C’était un lundi soir, le 18 avril 1985 ! Tout mon entourage était pétrifié, ils disaient «il va y avoir 4 personnes dans la salle…» ! En fait, c’était plein, et le public connaissait toutes les chansons par cœur. C’était hallucinant.

Elle a cette aura en plus ?

Oui, et je me suis senti accompagné. Il y a eu des générations de gens avant moi, des gens très prestigieux pour qui j’ai de l’admiration, qui y sont passés. Oui, j’ai vraiment eu l’impression d’être accompagné. Même le nouvel Olympia, sa configuration est bien, j’aime y aller en tant que spectateur. C’est une sortie, ce sont les boulevards, on va boire des coups après, il y a tout ce côté «velours rouge». On ne se retrouve pas à aller chercher sa voiture dans un parking pourri… c’est moins charmant. Je trouve que les sorties à l’Olympia ont beaucoup de charme. J’adore y jouer, j’adore y aller. Tous les gens sont contents d’aller à un concert, même s’ils n’aiment pas particulièrement l’artiste, le simple fait d’aller à l’Olympia les rend heureux. Ce n’est pas vrai ?

C’est sûr que l’Olympia a cette chose en plus, mais il y en a d’autres. Une qui est moins utilisée, bien qu’elle tombe en ruines… c’est le théâtre du Trianon.

Sur les Boulevards du 18e arrondissement (Paris) ?

Oui

Je crois me souvenir y avoir vu Brigitte Fontaine. La salle tombait déjà en ruines à l’époque. Il n’est pas très grand ce théâtre ?

C’est sûr, bien moins grand que l’Olympia…

Le souci, c’est qu’il faut remplir. On me pousse à chaque fois à faire des Zéniths, c’est plus rentable. L’Olympia est cher à la location, donc évidemment, il vaut mieux faire des Zéniths ou un Bercy, mais je réclame toujours l’Olympia pendant une semaine…

La presse vous a aimé dès le 1er album…

Oui, il y a eu des choses incroyables. Je me souviens qu’Hervé Guibert que je ne connaissais pas du tout (et que je n’ai toujours pas lu d’ailleurs…) avait écrit une demi-page dans Le Monde en 1984. C’est quand même dingue ! Je ne me rendais pas compte, c’est allé tellement vite.

Mais ce n’était pas le seul. Et quand on observe bien aujourd’hui, on se rend compte que vous êtes aimé par toute la presse, autant par les hommes que par les femmes (sourire d’Etienne !), par les amateurs de chansons françaises ou de rock, vous intégrez aisément le milieu électro (re-sourire !), bref, dans cette France qui aime tant classer et cataloguer, on peut se dire que c’est un clin d’œil sympa, non ? Parce que vous êtes l’un des rares à arriver à cette prouesse ?

Il faut se mélanger. Je suis éclectique, j’aime tout… enfin, j’aime tout quand c’est bien !

Mais il y a d’autres artistes qui aiment plein de choses…

Je ne sais pas. C’est peut-être que je me mélange bien à d’autres musiciens. C’est vrai que quand je croise des rappeurs par exemple, ils me disent bonjour et me disent un truc sympa, alors qu’a priori, ce que je fais n’est pas du tout leur «came». C’est vrai que c’est très large. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est bien, je suis content ! En revanche, je ne pourrais pas l’analyser.

C’est plus une mentalité anglo-saxonne que française finalement ?

C’est peut-être dû au fait que venant de Rennes, on est beaucoup plus proche de la mentalité anglaise que celle du Sud de la France, dans notre manière de fonctionner aussi. Depuis très jeune, je suis beaucoup allé à Londres. A 13, 14 ans, je passais mes étés là-bas, je travaillais dans des hôtels pour m’acheter des mob ! Et j’adorais la pop anglaise et américaine. Cela m’a certainement influencé dans ma démarche. J’essaye de trouver des symptômes de réponse, mais je ne sais pas… !

Lorsque vous créez, abordez-vous votre manière de travailler différemment selon que vous êtes seul ou entouré ?

Le truc, c’est que je sais exactement comment va sonner le disque avant même qu’il ne soit fait. C’est tellement précis que c’est un peu rigide pour les autres. Donc LE truc, s’il y en a un, c’est d’essayer d’amener tout le monde à ce point précis, comme un triangle : il y a un point, et il faut amener tout le monde à ce point, y compris moi-même bien sûr. Alors il faut savoir trouver les mots, savoir faire comprendre ce que j’ai dans ma tête. Le disque existe déjà avant même qu’il y ait la moindre chanson écrite ! Oui, c’est très précis, peut-être trop… Il n’y a pas d’accident. C’est comme avoir une vision et la suivre quoi qu’il arrive, quitte à rentrer dans le mur.

Y êtes-vous toujours arrivé ?

Oui, je suis toujours arrivé au bout. Lorsque j’ai des doutes, je m’arrête, je prends du recul, je voyage. Mais en général, j’ai cet instinct, je ne suis pas quelqu’un qui réfléchit ou qui analyse. Je suis vraiment comme un animal, tout au flair, à l’instinct et je trace. Jusqu’à présent, ça m’a réussi !

Et après, comment s’organise votre travail ?

Je commence toujours par la musique. J’aime bien avoir le cadre de la mélodie ; elle est très importante pour moi. De toute façon, une mélodie indique une histoire et ce qu’elle va raconter. On ne peut pas écrire vingt textes différents sur une mélodie, les phrases arrivent comme ça. Pour le dernier album, j’ai écrit un texte par jour, c’était très rapide. J’avais envie de travailler aussi vite que ça. Après l’album précédent qui s’appelait Corps et Armes qui était très lyrique, très arrangé, avec des orchestres et beaucoup d’émotions, celui-là devait revenir à quelque chose de brut.

Les textes arrivent toujours aussi rapidement ?

Oui, enfin là, je m’étais donné un challenge. Tout le monde attendait, les musiques étaient prêtes, ils me disaient «alors, les textes ?». Je répondais «oui, oui, bien sûr…». Je me suis fait des frayeurs ! Mais il y a eu pire ! Je me souviens que pour les premiers albums, j’écrivais tout à la fin. Lorsque j’ai fait Pop Satory dans les années 80, une chanson comme Epaule Tatoo a été écrite sur un bout de papier un quart d’heure avant l’enregistrement. C’était atroce !

C’est le syndrome Gainsbourg ça ?!

Oui, mais c’était très risqué, c’était de la chance. Epaule Tatoo a été un coup de bol énorme ! J’essayais de rassurer tout le monde alors que j’étais dans une panique générale totale (rires !).

A ce sujet, vous avez dit «Au final, sur un album, j’ai peur que tout se ressemble».

Ah bon, j’ai dit ça ? J’étais bourré !

Peut-être que cette phrase a été sortie d’un contexte ?

Mais parfois, c’est vrai qu’on dit des choses qui sont réécrites un peu différemment. Non, en tout cas ce qui est sûr, c’est qu’il y a toujours une idée directrice. Ce ne sont pas des albums concept, parce que sinon, on s’enferme là-dedans, mais il y a une idée. L’idée est simple, elle est ce que j’ai, un peu comme un snap shot des six derniers mois. Je n’ai aucune imagination, donc je mets dans mes chansons tout ce que je suis en train de vivre. C’est assez indécent. Parfois, au moment où le disque doit sortir, je suis hyper angoissé.

Pourquoi ?

Parce que non seulement je parle de moi, mais ça, ce n’est pas grave, j’ai l’habitude maintenant, mais on parle des autres, on parle de la personne qui partage sa vie, de ses amis, de ses proches. On a peur des réactions.

Tout est autobiographique ?

Alors là, oui ! je suis le moins secret des chanteurs !

Est-ce une « thérapie » en même temps ?

Non, j’ai un très bon psy ! Et une thérapie, c’est autre chose. Pour l’instant, je ne vois plus personne, mais j’ai eu recours à ça et je trouve que c’est bien. Quand on fait un métier comme le nôtre, je pense que c’est bien d’avoir un partenaire qui vous aide à avoir une vue d’hélicoptère, qui vous évite de tomber dans tous ses pièges parce qu’il est plein de croches-pattes. Une thérapie permet de rester la même personne et de continuer à faire ce métier pour les mêmes raisons qui vous ont poussé à le faire, de garder le même état d’esprit.

Et de rester lucide ?

Oui, dans la mesure du possible parce qu’on peut très vite être « collé au plafond ». Tout à coup, tout le monde vous trouve super, ça peut monter un peu à la tête.

L’entourage peut-il y aider aussi ?

Oui, mais soi-même déjà. Plus j’avais du succès, plus j’imaginais le chemin qui me restait à parcourir pour arriver à ce que je voulais vraiment faire. Et je trouve que je ne suis pas encore parvenu à faire ce que j’ai envie de faire au fond, enfin, l’idée que je m’en fais. C’est peut-être une prétention énorme, mais en même temps, c’est un truc qui me fait courir, je me dis « ai-je fait la moitié du chemin ? ». J’ai peut-être l’impression d’y être arrivé avec certaines chansons, ou avec des albums qui, pour moi, étaient très réussis comme Eden, par exemple, qui est unique, il ne ressemble à personne, il est une vague à lui tout seul. Ça c’est bien !

Que vous apporte le travail avec les autres, un partage, un échange d’idées, une complémentarité ?

C’est mon vieux fantasme d’être un groupe ! Mais en même temps, d’être en solo, ça permet de choisir les photos. On n’est pas douze à choisir et il y en a toujours un qui est moche dessus (rires) !

Et de ne pas se séparer à un moment ?!

Voilà ! Je ne peux pas me splitter moi-même ! Mais j’aime bien travailler comme un groupe. Le travail effectué avec Vincent Mounier était véritablement important, il était partenaire et a beaucoup apporté au projet. En même temps, comme je sais être un chef, c’est bien, parce que je peux amener tout le monde là où je veux aller. J’ai forcément besoin des autres parce que je ne suis pas un instrumentiste. Je suis comme un metteur en scène qui essaye de faire un film avec les acteurs qui doivent être parfaits pour leur rôle.

A propos de partage, vous faites beaucoup de duos.

Ah oui, j’adore ! Plein ! J’ai beaucoup travaillé avec les autres. En plus, quand des artistes qui s’aiment bien se rencontrent, la meilleure façon de communiquer, c’est de faire de la musique ensemble. C’est ma manière de communiquer la plus spontanée. Ma meilleure communication a été de faire des cassettes quand j’étais petit et de faire des CD aujourd’hui. J’aime faire connaître, propager quelque chose que j’aime bien.

Y-a-t-il des gens avec qui vous aimeriez travailler et avec qui ça ne s’est pas encore fait ?

Il y en a plein ! Il y a quelques héros que je n’ai jamais approchés, que je n’ai pas tenté d’approcher. D’ailleurs, tous les gens que j’ai rencontrés sont des gens qui l’ont souhaité.

Ça n’a jamais été l’inverse ?

J’ai sauté sur l’occasion ! Non, mais j’ai sûrement envoyé des messages de mon côté. J’attends que les choses se fassent et en général, ça se fait. Quelqu’un comme Lou Reed, par exemple, l’occasion m’a été donnée plusieurs fois de le rencontrer, mais je n’ai jamais voulu. Des gens ont parlé à Brian Wilson qui est quelqu’un pour qui j’ai un respect et une affection incroyables, mais il n’a pas répondu. Je crois que c’est quelqu’un d’assez autiste… J’ai beaucoup de gratitude envers lui.


DAHO-DISCOGRAPHIE
I - Au commencement était Mythomane
Mythomane est un disque de famille. La muse était Elie Meideiros, Jacno était le producteur et le groupe, c’était Marquis de Sade. Si j’ai pu être fan d’un groupe, c’était eux, Elie et Jacno. Lorsque je les ai rencontrés, ils m’ont encouragé à faire de la musique. Darcel était le guitariste de Marquis de Sade qui venait de splitter. C’est un album qui s’est fait comme ça ! Et je trouve qu’il tient bien la route ! Il est d’une simplicité incroyable : basse, batterie, guitare, rien d’autre.
Ce 1er album, je le reconnais, c’est marrant. C’est-à-dire que quand on écrit sa propre vie, son journal intime, chaque chanson rappelle quelque chose. Lorsque j’écoute un album ancien, c’est comme s’il y avait plein de petits Etienne un peu partout et qui sont toujours là… Ce disque a été un flop total.

II – Teen idol
La Notte, la Notte
Sur celui-là, on est passés à autre chose. Je voulais faire un album sur la nuit, c’est d’ailleurs celui sur lequel il y a le titre Sortir ce soir qui est ma vie ! Avec Franck Darcel et Arnold Turboust, on passait notre temps à sortir et à faire absolument n’importe quoi ! Le but de ce disque était donc d’écrire la vie des mes amis et moi-même, avec toute l’innocence et la naïveté de l’époque. Toutes ces sorties se passent entre Rennes, Saint-Malo, Dinar… Il a été produit par Franck Darcel, la très belle photo de la pochette est de Pierre et Gilles, image qui est restée importante. Et c’est marrant, elle est presque plus célèbre que moi à l’étranger ! Quand je suis allé chanter au Japon, par exemple, j’étais plus connu pour cette image que pour mes disque.
C’est un album qui m’a installé, qui m’a permis de commencer un travail et de me faire identifier aux yeux des médias, du public.

Pop Satori
C’est l’album sur lequel je suis tout à coup devenu une teen-idol totale, le mec pour poster ! Il avait une ligne artistique pas très évidente pourtant, loin d’être populaire. Je l’ai fait avec William Orbit qui plus tard a produit Madonna, mais à l’époque, personne ne le connaissait. Je l’avais choisi pour ce côté électronique que j’adorais et que j’essayais de mettre dans ma musique. C’était le mec parfait pour ça. C’est un album qu’on s’est fait jeter à la gueule quand il est sorti, mais qui a fini par cartonner. Tout à coup, tout s’est renversé. Quand je suis parti en tournée, je faisais des petites salles, puis des plus grandes. La vitesse à laquelle c’est arrivé était hallucinante !
J’ai alors été catapulté comme «chef de file». Je regardais les gens en disant «vous êtes sûrs que c’est bien de moi dont on parle ?» J’ai eu peur de tout ça. Je trouvais ça à la fois marrant, pratique et c’était quand même assez flatteur, mais en même temps, j’avais tellement conscience que ce qui se produisait pouvait me flinguer.
Deux singles sont sortis de cet album (Epaule Tatoo et Duel le soleil), mais j’ai demandé à Virgin d’arrêter d’exploiter cet album. Sans quoi, cela aurait pu durer deux ans et demi…
Je suis donc parti à Londres et j’ai commencé à travailler sur le suivant.

III – Lendemain difficile… ailleurs
Vie Martienne
C’était un peu la gueule de bois de ce qui venait de se passer, c’est donc un album très sombre, très étrange. Il m’a valu des surprises de dernier moment, comme Heures indoues, par exemple, qui m’a été amenée la veille de la fin de l’enregistrement du disque. David Munday, qui travaillait avec Sinead O’Connor, m’a ramené cette musique. Je suis rentré à l’hôtel en me disant «mince, elle est géniale cette chanson !». J’ai fait le texte dans la nuit, on l’a enregistrée le lendemain. C’était une chanson de plus dans l’album, et heureusement. C’est un coup de bol ! Et ces coups de bol, il faut savoir les détecter et les identifier pour ne pas passer à côté.
Donc cet album a été propulsé au sommet des ventes, il y a eu des tournées dans des salles énormes, un truc de fou quoi !

Paris Ailleurs
Je suis parti vivre à Lisbonne pendant quelques mois. La première chanson a été Saudade, normal, à Lisbonne ! Elle est l’une de mes chansons préférées, tout album confondu. J’adore les chansons qui sont écrites vite, parce que ça veut dire qu’elles existent vraiment, qu’il faut qu’elles sortent ! En général, les chansons sur lesquelles je rame finissent à la poubelle, ou alors, elles ne sont pas réussies. Pour cet album, j’ai eu envie de reprendre la guitare et d’essayer de composer entièrement seul. J’ai été très aidé par Edith Fambuena et Jean-Louis Pierrot (Les Valentins) qui était un groupe que je produisais et dont le chanteur à l’époque était de Palmas.

Je suis parti à New York car je voulais qu’il soit produit par Neil Rodgers. Finalement, il n’a pas pu le faire, j’ai rencontré son bras droit, Tom Durack qui travaillait beaucoup pour les B52. J’ai catapulté Edith en tant que co-productrice avec moi. C’était un peu compliqué de trouver les gens «exacts». Il fallait un groupe, mais ça ne fonctionnait pas. J’ai dû virer des gens extrêmement connus et importants qui se sont dit «mais, il se prend pour qui ce mec ?». C’était un peu dur, mais malgré tout, j’ai tenu le coup. Ils pouvaient s’appeler le Pape, ça n’allait pas, point.

Il y a des décisions difficiles à prendre parfois, mais nécessaires. Et alors là, je sais les prendre, vraiment. Quand il s’agit de musique, il ne faut pas «m’emm…..» ! Il a vraiment fallu que j’impose Edith à cette place, parce que c’était une fille et que pour ces gens-là, une fille ne peut pas produire, ça ne sait pas jouer de la guitare… J’étais super content, elle a énormément amené à ce disque, elle a montré à quel point ce n’était pas une affaire de fille ou de garçon. Et voilà, cet album a pêté la baraque, à l’étranger aussi, ce qui m’a permis de tourner partout dans le monde. Après cela, je me suis rendu compte que je n’avais jamais arrêté entre mon travail et le travail pour les autres. J’ai eu envie de prendre un peu l’air, je suis parti à Londres. J’ai fait un disque avec Saint-Etienne qui a été comme une récréation. Il a cartonné en Angleterre et en Europe. J’ai été une star pendant 1/4 d’heure en Angleterre en faisant l’émission Top of the Pops et des talk-show tout seul. C’était hallucinant, je trouvais ça génial !

IV – L’œuvre et la symphonie
Eden
Ensuite, je me suis attaqué à ce qui est, pour moi, mon œuvre maîtresse, les choses ont changé à partir de ce moment. Eden, c’est un travail quotidien, c’est marier les immariables, c’est travailler avec beaucoup de gens comme les Swinger-Singers qui étaient des choristes hallucinants des années 60, c’est travailler avec David Witaker qui est un arrangeur incroyable, c’est avoir des invités comme Astrud Gilberto, Alan White qui est le bras droit de Morrissey… Oui, c’était une mélange de gens et il fallait être le maître de navire. J’adore cet album, j’aime beaucoup les textes, j’aime beaucoup le son, le côté unique. Quand il est sorti, il a été encensé et absolument incompris, mais il m’a installé là où je voulais être. Il m’a permis de continuer et de durer…

Corps et Armes
Ah, l’album symphonique, big love ! Ça s’entend je crois, je l’ai assez claironné ! J’y ai retrouvé Les Valentins que j’avais trouvé bébés et tout à coup, je les retrouve qui ont gagné en maturité. Ils ont appris avec moi et se sont exprimés avec d’autres artistes, des gens géniaux comme Bashung (pour qui j’ai beaucoup de respect) ou Brigitte Fontaine. Tout ce travail, ils l’ont amené sur cet album, ce qui nous a permis de faire des chansons ensemble. Ouverture, par exemple, est l’une de mes chansons préférée, San Antonio de la Luna, La baie… Oui, il y a des chansons incroyables !

V – Paradoxe, duos et singles…
Réévolution
Il faut se méfier de ce qu’on écrit, parce que souvent, quand on donne un titre à un album ou une chanson, on peut penser qu’il agit comme un charme et on finit par vivre ce que l’on a écrit ! Réévolution, c’est tout à fait ça ! Et voilà, ça a été ma vie jusqu’à aujourd’hui.

Mais il y a plein de chansons que j’adore comme ce duo avec Charlotte Gainsbourg, Retour à toi. C’est le single pop louchant vers les productions un peu sixties. Une autre chanson que j’adore, mais qui n’est malheureusement pas sortie en single et que je garderai longtemps, c’est L’inconstant.

Voilà, j’ai fait de l’autosatisfaction, j’ai dit que j’aimais tous mes albums, c’est ça ?! J’ai dit à quel point ces albums étaient géniaux (rires !) !!! Mais dans la musique, il faut aimer ce qu’on fait, sinon, il faut tout arrêter, c’est impossible. C’est un métier fantastique, mais vraiment difficile. On n’est jamais ni satisfait, ni rassuré. S’il n’y a pas cette dose de folie et de passion, on ne peut pas. De toute façon, rien n’est gagné, on reste débutant toute sa vie, surtout pour soi-même.

Propos recueillis par Maritta Calvez et Ludovic Gombert le 18 février 2005 pour le magazine MusicView

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